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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/384

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airs, où ils planent, sur les combles de la salle Favart, où Rossini demeure, apportant les conceptions de leur fantaisie à l’auteur de Sémiramis et de Cenerentola, qui les reçoit avec ce sourire que les ames candides prennent pour de la bienveillance, et qui est de l’ironie. Après les poètes viennent les chanteurs, le primo tenore et le primo basso, qui lui reprochent de ne rien faire pour eux, lui qui pourrait tant faire, et de laisser languir leurs talens dans l’oubli. « Mes amis, leur répond alors Rossini, je m’occupe de vous jour et nuit, et comment pourrais-je ne pas m’occuper de vous ? Et pour vous prouver que je suis sincèrement dans l’intention d’écrire un opéra, je veux vous soumettre deux livrets entre lesquels j’hésite, et dont il me plairait fort de savoir ce que vous pensez. » Et disant cela, il prend au hasard, dans une pile de livrets entassés l’un sur l’autre. Les chanteurs, ainsi congédiés, s’en vont, et, huit jours après, les livrets étant lus, annotés et curieusement augmentés, ils reviennent. Rossini les reçoit avec la plus grande cordialité ; il leur parle beaucoup de la guerre d’Espagne et des mouvemens de l’armée carliste. Puis, quand les livrets reparaissent : « Ah ! ah ! dit-il, vous avez eu la bonté de vous occuper de cela… J’ai changé d’avis ; j’y renonce. En voici deux autres qui me conviendraient mieux ; et si ce n’était abuser de votre amitié, je vous prierais de me rendre le même service. » Et cela durera ainsi jusqu’à ce que l’on soit arrivé au dernier livret, à celui qui sert de base à cette pile énorme. Et ce jour-là, tous les livrets étant lus, corrigés et pourvus de notes précieuses, Rossini fera écrire sur les couvertures le nom de leurs auteurs, auxquels il les renverra par son portier. De cette manière, tous seront contens : les chanteurs, parce qu’ils compteront sur un rôle ; les poètes parce qu’ils croiront avoir un manuscrit annoté de la main du grand maître, et Rossini parce qu’il partira pour Bologne. O sublime oisiveté d’un homme de génie !


H. W.