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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/352

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vieilles fileuses prétendaient que j’étais la fille d’un comte du pays qui maltraita toujours sa femme, et quand elle fut morte, la fit magnifiquement enterrer ; mais que la femme était alors dans un état de grossesse avancée et n’avait été frappée que d’une mort apparente ; que des voleurs de cimetière, ayant ouvert son tombeau pour dépouiller le corps de ses riches ornemens, avaient trouvé !a comtesse vivante et en mal d’enfant, et comme elle était morte réellement pendant l’accouchement, ils l’avaient froidement remise dans son tombeau, en emportant l’enfant qui fut élevé par leur receleuse, la maîtresse du grand ventriloque. Ce pauvre enfant, enseveli avant d’être né, on l’appela partout, depuis, l’enfant de mort !… Hélas ! vous ne comprenez pas quelle douleur j’éprouvai dès mon plus jeune âge, quand on me donnait ce nom. Quand le grand ventriloque vivait et qu’il était mécontent de moi, ce qui n’était pas rare, il s’écriait toujours : Maudit enfant de mort, je voudrais ne t’avoir jamais déterré de ton cimetière ! Comme il était fort habile ventriloque, il modifiait sa voix de telle façon, qu’on ne pouvait s’empêcher de croire qu’elle sortait de terre, et il me persuadait alors que c’était ma mère défunte qui me racontait sa vie. Il fut à même de bien la connaître, cette triste existence, car il avait été jadis valet de chambre du comte. Il jouissait cruellement des affreuses terreurs que j’éprouvais, pauvre petite enfant, en entendant des paroles qui semblaient sortir de terre. Ces paroles souterraines me racontaient d’effrayantes histoires, histoires dont je n’ai jamais saisi l’ensemble, que j’oubliai ensuite insensiblement, mais qui me revenaient avec de vives couleurs, quand je dansais. Oui, quand je dansais, j’étais soudainement saisie d’un étrange souvenir. Je m’oubliais moi-même, je me semblais une toute autre personne, et comme telle tourmentée par les peines et par les secrets de cette même personne. Dès que je cessais de danser, tout s’effaçait dans ma mémoire. »

Pendant que Laurence parlait ainsi d’un air lent et presque questionneur, elle se tenait debout devant la cheminée où le feu flamboyait toujours plus clair et plus gai, et moi j’étais enfoncé dans le fauteuil qui servait probablement à son mari quand, le soir avant le coucher, il lui racontait ses batailles, Laurence me regardait avec ses grands yeux, et semblait me demander conseil. Elle balançait sa tête avec une rêverie si mélancolique ; elle m’inspirait une si noble, si douce pitié ; elle était si svelte, si jeune, si belle,