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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/341

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sement fabuleux. Cela venait d’un autre souvenir d’enfance. Le premier livre où j’appris à lire le français, fut le recueil de fables de Lafontaine. Les formes de ce langage naïvement sensé s’étaient imprimées en caractères ineffaçables dans ma mémoire, et quand j’arrivai à Paris, et que j’y entendis parler français partout, je me rappelais à chaque instant mes fables, et je croyais toujours entendre les voix connues de mes animaux. C’était tantôt le lion, tantôt le loup qui parlait, puis l’agneau, ou la cigogne ou la colombe. Souvent il me semblait aussi entendre le renard qui dit :


        Eh ! bonjour, monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !


Mais ces réminiscences fablières s’éveillèrent encore plus fréquemment dans mon ame, quand je pénétrai dans cette région supérieure qu’on appelle le monde. Ce fut en effet le même monde qui fournit jadis à Lafontaine les types de ses caractères d’animaux. La saison d’hiver commença bientôt après mon arrivée, et je pris part à la vie de salon où ce monde se rue avec plus ou moins de joie. Ce qui m’en parut le plus intéressant et me frappa le plus, fut moins l’égalité des bonnes manières qui y règne, que la diversité des parties qui le composent. Souvent quad j’observais dans un salon les hommes qui s’y rassemblaient paisiblement, je croyais me trouver dans un de ces magasins de curiosités où les reliques de tous les temps gisent pêle-mêle à côté les unes des autres : un Apollon grec près d’une pagode chinoise, un Vizliputzli mexicain avec un gothique ecce homo, des idoles égyptiennes à têtes de chien, de saints fétiches de bois, d’ivoire, de métal, etc. J’y vis de vieux mousquetaires qui avaient dansé avec Marie-Antoinelte, des philanthropes qui avaient été adorés dans l’assemblée nationale, des montagnards sans pitié et sans tache, des républicains aprivoisés qui avaient trôné au Luxembourg directorial, de grands dignitaires de l’empire devant qui l’Europe entière avait tremblé, des jésuites souverains de la restauration, toutes divinités éteintes, mutilées et vermoulues de diverses époques, et auxquelles personne ne croit plus. Les noms hurlent quand ils se rencontrent, mais on voit les hommes rester paisiblement et amicalement les uns près des autres comme les antiquités dans les boutiques du quai Voltaire. Dans les pays germaniques, où les passions sont moins disciplina-