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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/338

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lututu chanter en coq. Le chien savant composa de rechef l’héroïsme de lord Wellington, le nain montra encore ses tierces et quartes irrésistibles, et Mlle Laurence recommença sa danse énigmatique. C’était ce même langage muet qui voulait dire quelque chose que je ne comprenais guère, ce même renversement violent de sa belle tête, l’oreille attentive penchée vers la terre, l’horreur qu’elle voulait fuir en se jetant dans des sauts plus insensés ; puis encore l’oreille attentive comme à un bruit souterrain, le tremblement, la pâleur, l’immobilité, ensuite cet effroyable et mystérieux lavement de mains, et enfin cet oblique regard suppliant qu’elle arrêta, cette fois, plus long-temps encore sur moi.

Oh ! les femmes, et les jeunes filles aussi bien que les autres femmes, s’aperçoivent tout d’abord qu’elles excitent l’attention d’un homme. Quoique Mlle Laurence, quand elle ne dansait pas, demeurât toujours sans mouvement, sans porter ses yeux ailleurs que sur sa rêverie intérieure, et qu’elle ne jetât, pendant qu’elle dansait, qu’un seul regard sur le public, ce n’était point par hasard seulement que ce regard tombait toujours sur moi, et plus je la voyais danser, plus ce regard prit d’éclat et d’expression, et plus il devint inintelligible. Je fus comme ensorcelé par ce regard, et pendant trois semaines, je battis le pavé de Londres du matin au soir, m’arrêtant partout où dansait Mlle Laurence. J’en vins à ce point de distinguer à travers les murmures les plus bruyans de la foule, et dans le plus grand éloignement, les sons de la grosse caisse et du triangle. De son côté, M. Turlututu, quand il m’apercevait, grossissait joyeusement son cri de coq. Sans avoir jamais échangé un mot avec lui, ni avec Mlle Laurence, ni avec madame mère, ni avec le chien savent, je parus à la fin faire partie de leur société. Quand M. Turlututu faisait sa collecte, il s’y prenait avec le tact le plus fin en s’approchant de moi, et détournait toujours la tête du côte opposé, quand je jetais une petite pièce dans son chapeau à trois cornes. Il avait en effet un air de convenance fort distingué, et rappelait les belles manières de l’ancien régime. On pouvait reconnaître, chez le petit homme, qu’il avait grandi avec les monarques, et c’était chose d’autant plus surprenante de le voir, oubliant parfois sa dignité, chanter comme un coq.

Je ne puis vous décrire la peine que j’éprouvai quand, après