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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/333

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malaise dans ce pays. Mais rien ne se peut comparer à l’humeur noire qui m’assaillit un soir que j’étais sur le pont de Waterloo et que je plongeais mes regards dans la Tamise. Il me semblait voir s’y réfléchir mon ame, qui, du fond de ce miroir, me montrait toutes ses blessures. Et puis, j’en vins à me rappeler les histoires les plus affligeantes. Je pensai à la rose qui avait été tous les jours arrosée de vinaigre, ce qui lui fit perdre ses parfums les plus doux, et la flétrit avant le temps… Je pensai au papillon égaré qu’un naturaliste qui gravit le Mont-Blanc vit voltiger solitaire entre les parois de glace… Je pensai à la guenon apprivoisée qui était si familière avec les hommes et jouait si gaiement avec eux, mais qui un jour, à table, ayant reconnu, dans le rôti qu’on apportait sur un plat, son propre enfant de singe, le saisit vivement, l’emporta dans les bois et ne se fil plus jamais voir parmi ses bons amis les hommes… Hélas ! je me sentis dans l’ame une telle amertume, que des larmes brûlantes s’échappèrent de mes yeux… elles tombèrent dans la Tamise et s’en furent dans le grand Océan qui a déjà englouti tant de larmes humaines, sans y prendre garde !

Il arriva dans ce moment qu’une singulière musique me tira de mes sombres rêveries. En regardant autour de moi, je vis sur le rivage une troupe d’hommes qui paraissaient avoir formé un cercle autour de quelque spectacle amusant. Je m’approchai, et distinguai une famille d’artistes qui se composait des quatre personnes suivantes :

1o Une petite vieille ramassée, habillée de noir, avec une très petite tête et un gros ventre très proéminent. De ce ventre pendait une énorme grosse caisse sur laquelle elle tambourinait impitoyablement.

2o Un nain qui portait, comme un marquis français de l’ancien régime, un habit brodé, une grande tête poudrée, mais dont les membres étaient minces et fluets. Il jouait du triangle en sautillant çà et là.

3o Une jeune fille d’environ quinze ans qui portait une jaquette courte et étroite en soie rayée bleue et un large pantalon rayé de même couleur. C’était une créature d’une forme aérienne et toute gracieuse. Sa figure avait la beauté grecque. Nez noble et droit ; lèvres finement découpées ; menton fuyant et arrondi ; teint chaudement olivâtre ; cheveux d’un noir éclatant, relevés autour des