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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/304

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de confiance, l’ambassadeur, l’intendant, le secrétaire de la reine et de l’abbesse [1]. Son influence absolue sur les affaires extérieures, ne l’était guère moins sur l’ordre intérieur et la police de la maison. Il était l’arbitre des petites querelles, le modérateur des passions rivales et des emportemens féminins. Les adoucissemens à la règle, les graces, les congés, les repas d’exception, s’obtenaient par son entremise et à sa demande [2]. Il avait même, jusqu’à un certain point, la direction des consciences, et ses avis, donnés quelquefois en vers, inclinaient toujours du côté le moins rigide [3].

Du reste, Fortunatus alliait à une grande souplesse d’esprit une assez grande facilité de mœurs. Chrétien surtout par l’imagination, comme on l’a souvent dit des Italiens, son orthodoxie était irréprochable, mais dans la pratique de la vie, ses habitudes étaient molles et un peu sensuelles. Il s’abandonnait volontiers aux plaisirs de la table, et non-seulement on le trouvait toujours joyeux convive, grand buveur et improvisateur inspiré, dans les festins donnés par ses riches patrons, soit à la mode barbare, soit à la mode romaine ; mais quelquefois même, en ressouvenir des mœurs de Rome impériale, il lui arrivait de dîner seul à plusieurs services [4]. Habiles comme le sont toutes les femmes à retenir et à s’attacher un ami par les faibles de son caractère, Radegonde et Agnès rivalisèrent de complaisances pour ce grossier penchant du poète, de même qu’elles caressaient en lui un défaut plus noble, celui de la vanité littéraire. Chaque jour elles envoyaient au logis de Fortunatus les prémices

  1. Vita Fortunati, praefixa ejus operibus, pag. XLIII – XLIX.
  2. Accessit votis sors jucundissima nostris,
    Dum meruere meae sumere dona preces :
    Profecit mihimet potiùs cibus ille sororum ;
    Has satias epulis, me pietate foves.
    (Fortunati lib. XI, carm. 8, ad Abbalissam.)
  3. Fortunatus agens, Agnes quoque versibus orant,
    Ut lassata nimis vina benigna bibas.
    (Ibid., carm. 4, ad domnam Radegundem.)
  4. V. Fortunati opera lib. III, carm. 15, 16, 17,18, 19 ; lib. VII, carm. 25, 26, 29, 30 ; lib. IX, carm. 22 ; lib. X, carm. 12 ; lib. XI, carn. 16, 22, 23, 24 et passim.