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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/29

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riche de son fonds, avait trouvé dans les traditions de la chancellerie. Morus, s’appliquant la fable avec bonne grace, en faisait un commentaire plein de sens et de haute philosophie. « Si les sages, remarquait-il, au sortir de leur trou, désiraient de devenir fous, par dépit que les fous ne se laissassent pas gouverner par eux, ces sages avaient dû recevoir quelques gouttes de pluie jusque dans leurs cachettes souterraines, car comment pouvaient-ils penser qu’on les eût plus tolérés sages que fous ? Et il ajoutait : « Quant à ceux que milord veut désigner par les fous et par les sages, je ne les connais pas, et je ne suis pas propre à deviner des énigmes ; car, comme Davus dit dans Térence : Non sum Œdipus, je puis dire de moi : Non sum Œdipus, sed Morus ; ce que ce dernier nom signifie en grec, je n’ai pas besoin de vous le dire. Toutefois, j’espère que lord Audley m’aura compté parmi les fous, au nombre desquels je me range moi-même, et où me place mon nom en grec. Et il est très vrai que Dieu et ma conscience savent combien je mérite peu d’être compris parmi ceux qui désirent tant de gouverner les autres. »

Il se faisait sa part dans l’autre fable avec la même bonne grâce. Sans chercher à deviner quels personnages cachaient ce lion qui mangeait toutes les bêtes sur son passage, et ce loup qui n’était que le lion devenu casuiste, ni ce que pouvait être ce confesseur qui se montrait si doux aux grands et si dur aux petits, il se reconnaissait dans ce pauvre âne si scrupuleux, si inquiet, sans doute par défaut de lumières, et qui attachait tant d’importance à ce que les habiles eussent regardé comme une puérilité ; mais, disait-il, dût lord Rochester, son ami, sa seconde conscience, l’en blâmer, il n’eût pas changé son rôle d’âne contre celui d’aucun des trois autres personnages de la fable, ni son innocence de captif contre le savoir-vivre de l’homme puissant d’où lui venaient ces honteux conseils sous forme d’apologues.

Dans un de ces entretiens si doux et si tristes, à cause de la pensée de mort qui était au fond, Marguerite essayait timidement de justifier ceux des amis de Morus qui inclinaient vers le parti d’une transaction. « Ce n’est pas, remarqua-t-elle, pour vous faire rentrer dans la vie publique qu’ils cherchent à ébranler votre conscience ; c’est qu’étant hommes de bien et de grandes lumières, comme ils n’ont point cru mettre leur ame en danger en prêtant le