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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/282

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formé de deux barques jointes ensemble par un plancher et que d’autres barques menaient à la remorque [1].

Lorsque la nouvelle de ces évènemens parvint aux oreilles de Grégoire, il était, dans la maison épiscopale, occupé des nombreuses affaires dont le soin remplissait toutes les heures que lui laissait l’exercice de son ministère sacré. Le malheur trop certain de ses deux amis, et ce qu’il y avait de menaçant pour lui-même dans les bruits vagues, mais sinistres, qui commençaient à se répandre, tout cela joint à l’impression encore vive des scènes fâcheuses de la veille, lui causa une profonde émotion. Saisi d’une tristesse de cœur mêlée de trouble et d’abattement, il interrompit ses occupations et entra seul dans son oratoire [2]. Il se mit à prier à genoux. Mais sa prière, quelque fervente qu’elle fut, ne le calmit pus. Que va-t-il arriver ? se demandait-il avec angoisse ; et cette question pleine de doutes insolubles, il la tournait et retournait dans son esprit, sans pouvoir trouver une réponse. Pour échapper au tourment de l’incertitude, il se laissa aller à faire une chose qu’il avait plus d’une fois censurée, d’accord avec les conciles et les pères de l’église : il prit le livre des psaumes de David, et l’ouvrit au hasard pour voir s’il ne rencontrerait pas, comme il le dit lui-même, quelque verset de consolation [3]. Le passage sur lequel ses yeux tombèrent fut celui-ci : « II les fit sortir pleins d’espérance, et ils ne craignirent point, et leurs ennemis furent engloutis au fond de la mer. » La relation fortuite de ces paroles avec les idées qui l’obsédaient, fit sur lui ce que ni la raison ni la foi toute seule n’avaient pu faire. Il crut y voir une réponse d’en haut, une promesse de protection

  1. Intereà ingressi in fluvium super pontem qui duabus lintribus tenebatur… (Ibid, pag 262.) Cette interprétation m’a paru la seule capable de donner un sens à ce passage obscur. Il serait de toute impossibilité d’établir sur la Loire, au mois d’avril, un pont de planches soutenu par deux barques seulement, duabus lintribus. D’ailleurs, la suite du passage indique de la manière la plus positive que les deux bateaux qui supportaient le plancher n’étaient pas amarrés, mais qu’ils marchaient ; navis illa quoe Leudastem vehebat.
  2. Haec ego audiens, dum in domo ecclesiae residerem moestus, turbatusque ingressus oratorium… (Ibid.)
  3. Davidici carminis sumo librum, ut scilicet apertus aliquem consolationis versiculum daret. (Ibid.)