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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/27

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du père et de la fille ; puis l’exaltation passée, la conversation prenait un ton gai. Morus demandait des nouvelles de Chelsea. On parlait des enfans, de leur mère, de la bonne conduite du fils et de ses sœurs [1], qui tous travaillaient de plus en plus à mépriser le monde et à se réfugier en Dieu, des amis de la famille, des voisins, dont aucun n’oubliait le pauvre prisonnier dans ses prières. Morus était attendri par ces souvenirs de tous les biens qu’il n’avait plus. C’est alors que Marguerite hasardait de timides conseils sur ce fatal serment qui le séparait pour jamais des siens. Mais Morus, souriant au piège que lui tendait madame Ève, comme il appelait Marguerite, repoussait avec force la tentation, « prêt à partir le lendemain, disait-il, s’il plaisait à Dieu de l’appeler [2]. » Et Marguerite, qui approuvait dans son cœur la conduite de son père, gagnée peu à peu à son enthousiasme, versait d’ardentes larmes, et n’avait plus la force de lui disputer la gloire de mourir.

Il lui venait des avis détournés de quelques membres du conseil, et, entre autres, du lord chancelier et de Cromwell, qui l’honoraient pour sa vertu, n’ayant pas à craindre son ambition. Le premier, successeur de Morus était allé, non sans dessein, chasser le chevreuil dans le parc du mari d’Alice, belle-fille de Morus [3]. Il la fit prier de le venir voir le lendemain. Alice s’y rendit de bonne heure, toute joyeuse, et s’attendant à quelque bonne nouvelle pour celui qu’elle appelait son père. Après des protestations d’amitié pour Morus, le chancelier lui dit qu’il s’étonnait beaucoup de l’entêtement de son père dans ses idées, quand tout le monde s’arrangeait du contraire, excepté l’évéque aveugle (Fisher). « Et en vérité, ajouta-t-il, je me félicite de n’avoir point d’instruction, si ce n’est pour me rappeler deux ou trois fables d’Esope, et celle-ci entre autres : Il y avait un pays dont tous les habitans, sauf quelques sages, étaient fous. Ces sages, prévoyant par leur science qu’il devait tomber une grande pluie qui rendrait fous tous ceux qui en seraient mouillés, se creusèrent des cavernes sous terre, où ils attendirent que la pluie fût passée. Alors ils reparurent au jour, pensant bien qu’ils allaient faire des fous tout ce qu’ils voudraient. Mais ceux-ci les repoussèrent et,

  1. English Works, 1434 CD.
  2. Ibid, 1431 A.
  3. Ibid, 1433 CH.