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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/249

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qui prouveraient combien cette question est mal posée ; mais il suppose que l’auteur de l’univers a doué la race noire d’une fécondité particulière, afin de réparer au profit du Nouveau-Monde les pertes continuelles de l’esclavage. Voilà les marchands négriers et les planteurs autorisés dans leurs spéculations par une complicité divine !

Il y a peu de jours, un économiste fort distingué ne disait-il pas, en parlant de l’esclavage aux États-Unis, que toutes les sociétés possibles semblent avoir besoin d’un substratum servant de marchepied aux classes privilégiées, d’une ou de plusieurs castes d’autant plus cruellement exploitées, qu’il y a plus d’idées de liberté et d’égalité dans les classes admises aux privilèges ?

Voilà un accident local transformé en règle universelle, une nécessité comme la plupart des nécessités proclamées aujourd’hui pour la plus grande commodité des historiens et des hommes d’état. L’esclavage est supprimé dans la plus grande et la plus importante partie du territoire américain ; tout parait indiquer qu’il disparaîtra des états où il se concentre… Qu’importe ? Il nous faut une loi générale. La philosophie politique, comme l’histoire, serait trop vulgaire si elle accueillait de simples conjectures, des faits fortuits et isolés. Nous ne croirions pas, d’ailleurs, jouir du meilleur des gouvernements possibles, si, en toutes choses, un gouvernement plus démocratique n’était pas inférieur et détestable.

Tout le monde sait comment la race caraïbe ayant été exterminée, il y a deux siècles, par d’avides flibustiers, quelques marchands donnèrent par hasard l’idée de la remplacer par des Africains, et comment de cette première spéculation naquirent de nouveaux peuples noirs réduits en servitude. Le servage européen a sans doute sa cause générale dans le vaste et continuel état de guerre de notre primitive barbarie ; mais si jamais un évènement eut une cause indépendante des nécessités du temps et des lieux, c’est l’esclavage colonial… Qu’importe ? Il nous faut un substratum et des castes pour toutes les sociétés possibles. La philanthropie en sera quitte pour protester contre les observations du publiciste.

Ce sont là des argumentations très sincères qui accusent moins leurs auteurs que l’influence des doctrines régnantes sur la plupart des esprits livrés à ces sortes de recherches. Combien nous en trouverions d’exemples contre les droits de la race blanche ou noire ! Il en est de moins savantes, il est vrai. Ainsi, quand pour établir la légitimité de la possession des nègres par nos planteurs, on invoque aussi l’antiquité et l’universalité de l’esclavage, nous chercherions bien loin nos explications en voyant dans cette très simple excuse quelque parenté philosophique avec les erreurs d’Hegel ou de Ritter. Beaucoup de philosophes, dans les états barbaresques, en Orient et chez certaines peuplades, ne démontreraient-ils pas à