Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/228

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sa baguette, et l’on entendait des hurlemens insensés retentir sous l’abîme, et les vagues sanglantes bondissaient à une telle hauteur, que leur rouge écume jaillissait sur le ciel blême et sur les étoiles noires. Et l’on entendait rugir, siffler, craquer comme si le monde allait s’écrouler, et le moine jouait du violon avec une opiniâtreté croissante. Il voulait, par la force de sa volonté frénétique, briser les sept sceaux desquels Salomon scella les vases de fer où il renferma les démons vaincus. Le sage roi engloutit jadis ces vases dans la mer. Pendant que Paganini jouait, je crus entendre la voix de ces mêmes esprits emprisonnés, qui mêlaient aux sons du violon leur basse la plus furieuse. Mais il me sembla distinguera la fin l’allégresse de la délivrance, et je vis sortir des vagues sanglantes les têtes des démons libérés, tous monstres d’une laideur fabuleuse : des crocodiles à ailes de chauve-souris, des serpens avec des bois de cerf, des singes coiffés de coquillages, des phoques avec de longues barbes patriarcales, des figures de femmes avec des mamelles à la place des joues, des têtes de chameaux verts, des hermaphrodites marins de combinaisons incompréhensibles, tous lançant des regards d’une intelligence glaciale, et alongeant vers le moine musicien de longues nageoires crochues… Celui-ci, dans son fol emportement d’évocation, laissa tomber son capuchon, et sa chevelure flottante au vent entoura sa tête comme de noirs serpens.

Cette apparitiori troublait tellement mes sens, que je me bouchai les oreilles et fermai les yeux pour ne pas perdre la raison. Tous les spectres disparurent à l’instant, et quand je relevai les yeux, je vis le pauvre Génois dans sa forme ordinaire, qui faisait ses révérences habituelles, pendant que le public applaudissait avec transport.

« C’est le fameux tour de force sur la corde de sol, me dit mon voisin : je joue moi-même du violon et comprends ce qu’il y de merveilleux à dominer ainsi son instrument ! » Heureusement la pause dura peu, sans cela le connaisseur en pelleteries m’aurait certainement étouffé sous une dissertation technique. Paganini replaça son violon sous son menton, et avec le premier coup d’archet recommença la merveilleuse transfiguration des sons. Mais cette fois les couleurs étaient moins crues et les formes plus indécises. Ces sons se développaient avec calme et majesté, ondulaient et s’enflaient comme le choral de l’orgue sous les voûtes d’une cathédrale.