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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/210

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d’autant plus facile que le portail, bien que décoré d’un grand ëcusson blasonné, n’avait plus de porte, et je me frayai vivement un chemin au travers de la végétation inculte du jardin. Aucun bruit ne se faisait entendre, et tout reposait, dans un calme solennel, sous les rayons silencieux de la lune. Les ombres des arbres étaient comme clouées sur la terre. Dans l’herbe verte gisait la belle déesse, également immobile. Pourtant ee n’était pas l’immobihté de la mort ; un sommeil profond semblait seulement avoir enchaîné ses membres délicats, et peu s’en fallut, quand je m’approchai, que je craignisse de l’éveiller par le moindre bruit. Je retins mon haleine quand je me penchai pour contempler les lignes pures de son vis.ge : une angoisse confuse m’en éloignait, une concupiscence d’enfant m’y attirait de nouveau ; mon cœur battait comme si j’allais commettre un meurtre ; à la fin j’embrassai la belle déesse avec une ferveur, une tendresse, un délire tel que je n’en ai jamais ressenti de ma vie en donnant un baiser. Je ne saurais non plus oublier le frisson doux et glacial qui courut dans mon ame quand le froid enivrant de ces lèvres de marbre loucha ma bouche. Et voyez-vous, Maria, au moment où je suis arrivé devant vous, et vous ai vue, dans votre vêtement blanc, étendue sur ce sopha vert, vous m’avez rappelé la blanche statue de marbre couchée sur le gazon. Si vous eussiez dormi plus long-temps, mes lèvres n’auraient pu résister

— Max ! Max ! s’écria la jeune femme du plus profond de son ame, c’est affreux ! vous savez qu’un baiser de votre bouche…

— Assez ! je vous prie. Je sais que pour vous ce serait quelque chose d’horrible ! Ne me regardez seul ment pas avec cet air suppliant. Je n’ai pas mal interprété vos sentimens, quoique la cause dernière m’en reste cachée. Je n’ai jamais osé imprimer mes lèvres sur votre bouche…

Mais Maria ne me laissa pas achever ; elle avait saisi ma main, et la couvrit des baisers les plus vifs, puis elle ajouta en riant : « Je vous en supplie, racontez-moi encore quelque chose de vos amours. Combien de temps avez-vous aimé cette belle de marbre que vous avez embrassée dans le jardin féodal de votre mère ? »

— Nous repartîmes le jour suivant, et je ne l’ai plus revue depuis, reprit Maximilien ; mais elle occupa bien mon cœur pendant quatre années. Depuis ce moment, une étonnante passion pour les statues de marbre s’est développée dans mon ame ; et, ce matin encore,