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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/208

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épaisse, dont les sombres horreurs sont toujours présentes à ma mémoire ; vers le soir nous nous arrêtâmes devant une longue barre de traverse qui nous séparait d’une grande prairie ; il nous fallut attendre près d’une demi-heure avant que, d’une cabane voisine construite en terre, nous vissions sortir le petit, qui vint tirer la barre et nous admettre. Je dis le petit, parce que la vieille Marthe nommait toujours ainsi son neveu de quarante ans. Celui-ci, pour recevoir dignement ses gracieux maîtres, avait endossé le vieil habit de livrée de son oncle défunt ; et comme il avait fallu préalablement répousseter un peu, il nous avait fait attendre tout ce temps. Si on lui en eut accordé davantage, il aurait également mis des bas ; mais ses longues jambes nues et rouges ne juraient pas trop avec l’éclat de son habit écarlate. Je ne sais plus s’il portait par-dessous une culotte. Jean, notre domestique, qui avait, lui aussi, entendu souvent le mot de château, fit une mine fort étonnée quand le petit nous conduisit au pauvre bâtiment démoli qu’avait habité le défunt seigneur. Mais il demeura tout consterné quand ma mère lui ordonna d’y apporter les lits. Comment supposer qu’il ne se trouvait pas de lits dans le château ! et l’ordre que ma mère lui avait donne d’emporter des lits pour nous avait été complètement oublié ou regarde par lui comme une précaution superflue. La petite maison, qui n’avait qu’un étage, et n’offrait dans le bon temps que cinq pièces habitables, était devenue une désolante image de destruction. Les meubles brisés, les tapis déchirés, les fenêtres pour la plupart sans vitres, les dalles arrachées par places, attestaient tristement le passage de la bruyante soldatesque. La troupe s’est toujours beaucoup amusée chez nous, dit le petit avec un rire imbécille. Ma mère fit signe qu’on nous laissât seuls ; et pendant que le petit s’occupait avec Jean, je m’en fus visiter le jardin, qui offrait, comme la bâtisse, le plus affligeant aspect de dévastation. Les grands arbres, jonchaient le sol, mutilés ou brisés, et d’insolentes berbcs parasites s’élevaient sur les troncs renversés. Çâ et là, par lemplacement des ifs démesuiément accrus, on pouvait reconnaître l’ancien passage des chemins. On voyait aussi quelques statues auxquelles manquait toujours le nez quand ce n’était pas la tête. Je me souviens d’une Diane dont la partie inférieure était habillée de la façon la plus grotesque par les oombies branches du lierre ; comme aussi je me rappelle une déesse de l’Abondance cont la corne débordait de