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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/179

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marché. Quoique leur misère soit profonde, ils sont très honnêtes et ne commettent jamais aucun désordre. Il est bien rare qu’on entende parler d’un vol dans la ville, dont les rues, véritable labyrinthe, faciliteraient tous les attentats. Les seuls voleurs à Venise sont les marchands, qui en sont aussi la seule aristocratie.

Tels sont, à peu de chose près que j’oublie peut-être, les pêcheurs vénitiens ; les Chiojotes sont beaucoup plus pauvres, car le lieu qu’ils habitent, situé à quelque distance de la ville, est loin de leur fournir les occasions des petits gains partiels dont les autres font leur profit.

J’étais à Venise, il y a deux ans, et me trouvant mal à l’auberge, je cherchais vainement un logement. Je ne rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais du grand canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une faible lueur ; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron ; le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin de modeste apparence, qui appartenait à une Française, nommée, je crois, Adèle ; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle, et meublé de vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je l’arrêtai pour un mois ; mais je tombai malade peu de temps après, et ne pus venir l’habiter.

Comme je traversais la galerie pour sortir de ce casin, je vis une jeune fille assez jolie, brune, très fraîche, qui portait un plat. Je lui demandai si elle était parente de la maîtresse de la maison, e t à qui était destiné ce qu’elle tenait à la main. Elle me dit que c’était pour un locataire français qui habitait, au second, une petite chambre près d’un autre Français. « Et quand je demeurerai ici, lui demandai-je encore, me ferez-vous aussi à déjeuner ? » Elle répondit en faisant claquer sa langue sur ses dents, ce qui veut dire non en vénitien. « Fort bien, lui dis-je ; et quel est ce Français privilégié qui sait se faire servir tout seul ? C’est donc quelque grand personnage ? — Non, répliqua-t-elle ; c’est M. Robert, un peintre que personne