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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/174

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lorsqu’on enferme un grand espace dans une toile si resserrée, laisser supposer au spectateur que ce qu’on lui montre est à distance ? Un paysage, par exemple, ne devrait-il pas toujours être un lointain ? car, autrement, quelle apparence de vérité pour celui qui regarde ? Il lui semble être dans une chambre obscure, et voir la nature à travers un appareil microscopique. Cette réflexion m’est revenue en tête devant les ouvrages de M. Granet. Il n’y a point là de convenu, car ses tableaux veulent être vus à distance, comme s’ils étaient la nature même. Ce sont les seuls qui me fassent clairement comprendre que la réalité puisse être réduite, et que le talent produise l’illusion.

Il me semble qu’il doit y avoir dans la réputation de M. Granet, si juste, si calme, si incontestée, une leçon pour les artistes. Que de disputes, que de systèmes se sont succédés depuis dix ans dans les arts ! Sont-ils allés jusqu’aux oreilles de l’auteur de la Mort du Poussin ? Non ; il a sans doute fermé au bavardage la porte de son atelier ; il y est seul avec la nature, et sûr de lui, n’interroge pas. Ce serait un exemple à suivre, si tout le reste s’apprenait à ce prix.

Je ne suis pas grand partisan de la caricature en peinture, mais si la gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit, j’imagine que les gens qui s’arrêtent devant la Revue, de M. Biard, courront le risque de perdre leur gravité, et par conséquent de montrer quelle est la dose de leur esprit. Tout est parfait, depuis le serpent de village jusqu’au maire, et depuis l’officier qui conduit la troupe jusqu’à cette inimitable petite-fille, qui, l’œil au ciel, rouge et essoufflée, s’écarquille pour marcher au pas.

Le Carnaval à Rome, de li. Bard, a de l’entraînement et du mouvement. Le départ de la garde nationale, de M. Cogniet, mérite des éloges, quoique les tons trop coquets y fassent un effet mesquin. Le Tobie, de M. Balthazar, ne manque pas de délicatesse, mais l’ange qui l’accompagne est faible ; c’est une femme qui a posé.

Le Triomphe de Pétrarque, de M. Boulanger, annonce un progrès marqué dans son talent. C’est quelque chose de rare et de louable que de voir un jeune artiste, dont les débuts ont été vantés outre mesure, et qu’on a toujours essayé de gâter, ne se laisser prendre ni à la flatterie, ni à la paresse, et marcher sans relâche à la