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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/150

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Sixte. V ; ils ont été fêtés, enrichis, proclamés immortels ; et Zuggari, appelé de Florence sur la demande expresse du pape, a sali de ses fresques la voûte de la chapelle Pauline, qu’avait ébauchée Michel-Ange.

A ceux qui dédaignent la foule, je ne citerai pas de pareils noms, mais je leur demanderai d’en citer un seul qui, glorieux aujourd’hui, ait été de son temps, méconnu du public. Qui est-ce ? J’ai entendu dire qu’on en a trouvé dans l’histoire ; ce n’est qu’un rêve, ou pour mieux dire, qu’une gageure faite en haine des sots. Qu’il y ait eu des renommées tardives, je ne le nie pas. Le public est lent à arriver, il ne passe pas par les ruelles ; mais s’il y a route, il arrive. Le Corrège, dit-on, mourut pauvre, après avoir vécu presque inconnu. C’est Vasari qui a fait ce conte. Sept écrivains ont prouvé le contraire : Ratti, Tiraboschi, le père Affo, Mengs, Lanzi, l’Orlandi et le Scannelli. Mais la fable, plus poétique sans doute, a prévalu, comme toujours. Parmi les grands artistes de toute espèce, il y en a, certes, de malheureux ; Dante, le Tasse, Rousseau, le prouvent. Mais leur génie était-il méconnu ? En quoi leur mauvaise fortune a-t-elle, de leur vivant, nui à leurs œuvres ? Dante, proscrit, était un demi-dieu, terrible à ses ennemis même. Le Tasse était l’ami d’un roi qui a puni en lui le courtisan, et non le poète. Rousseau, lapidé par la populace, brûlé en effigie dans ses livres, remplissait l’Europe de son nom. Gilbert, ajoute-t-on, et André Chénier, sont morts ignorés. Chénier n’avait point imprimé ses ouvrages ; sa mémoire n’accuse que Robespierre. Gilbert avait fait une satire médiocre contre toutes les gloires de son siècle ; sa mort est affreuse, et le seul récit en fait horreur. Mais la route qu’il avait prise, il faut l’avouer, mène au malheur : c’est celle de la haine et de l’envie. Ce qu’on plaint en lui n’est pas son talent.

Mais, dira-t-on, mettez le premier venu devant un tableau de Raphaël, et, sans lui dire de qui est ce tableau, demandez-lui ce qu’il en pense. Ne pourra-t-il pas se tromper ? Je répondrai d’abord que le public n’est pas le premier venu. Son jugement se compose de cent jugemens, son blâme ou son éloge de cent opinions confondues, mêlées, souvent diverses, mais en équilibre, et réunies par le contact. Le public est comme la mer, le flot n’y est rien sans la fluctuation. Ensuite je dirai : Mettez devant un tableau de Raphaël un homme de son temps. Ce temps était religieux ; Raphaël n’a