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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/139

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passions ! Nous ne lui demandons pas de changer, mais de se dévoiler. Il a commencé : qu’il poursuive ; mais plus de ces concessions mensongères, plus de ces politesses forcées à l’esprit du siècle qu’il veut combattre ; elles lui coûtent beaucoup, et le servent peu. M. Guizot sera plus redoutable et plus grand, quand il aura planté son drapeau au milieu de l’ancienne France : Châteaubriand et La Mennais ont marché du côté de l’avenir ; que M. Guizot aille au passé ; c’est ainsi que chaque nature porte ses fruits, et se rend justice devant les hommes.

Nous l’avouons, M. Guizot n’aurait plus à nos yeux la même portée politique, s’il concevait son rôle autrement ; car il y aurait de la naïveté de sa part à se croire encore aujourd’hui nécessaire au pouvoir et au gouvernement. Ce publiciste sait trop bien l’histoire pour s’étonner qu’on puisse succomber dans l’arène de l’ambition sous les triomphes qu’on a préparés de ses mains. Il y aurait de la bonhomie ou de la fatuité à se montrer surpris d’une ingratitude, qui souvent est un devoir pour d’augustes personnages. Les temps changent, insensiblement, il est vrai, mais ils changent. Si le pouvoir veut pardonner, même avec parcimonie, seulement à quelques hommes, n’est-il pas embarrassé d’avoir dans ses conseils un homme, qui dans sa vie politique n’a jamais reconnu la clémence opportune et raisonnable. Si on voulait prendre vis-à-vis l’Europe une attitude un peu plus ferme, et si des possibilités de guerre étaient prévues, la personne qui, en 1815, n’était pas du côté de la France, pourrait-elle être appelée à la direction d’une politique guerrière ?

M. Guizot doit être plus surpris d’avoir été au pouvoir pendant six, ans, après une révolution populaire, qu’étonné d’en sortir aujourd’hui. Il a d’excellentes raisons pour soutenir que rien n’est changé, et qu’il faut toujours rester sous les armes ; il doit désirer la perpétuité des circonstances extraordinaires qui l’avaient amené et maintenu aux affaires ; aussi s’écrie-t-il que tout est seulement commencé, et que tout est à continuer. Mais il s’abuse quand il croit qu’en France, pays de la mobilité, on peut condamner les hommes et les partis à poser toujours de même, à rester dans les mêmes fautes. La restauration ne s’était pas non plus aperçue que tout changeait autour d’elle. De là sa chute. M. Guizot sert-il bien le pouvoir dont il se proclame le soutien le plus ferme, en niant les