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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/11

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à ses enfans sur tous les malheurs qu’il prévoyait. C’était comme dans les premiers temps du christianisme, à l’approche des grandes persécutions, quand le chef de la famille préparait les siens aux calamités qui allaient fondre sur le troupeau de Dieu, et que toute la maison entonnait le chant du martyre.

Toutes les actions, toutes les paroles de Morus montraient cette double pensée de l’homme et du père de famille voulant se soutenir lui-même contre ses propres défaillances, et épuiser la sensibilité des siens sur les menaces du sort qui l’attendait, pour qu’ils fussent plus courageux, ou pour qu’il ne leur restât plus de larmes au moment suprême. C’est dans ce dessein qu’un jour il avait aposté un homme, en manière d’officier subalterne de la justice, lequel vint à l’improviste, pendant que la famille était à table, frapper brusquement à la porte, et sommer Morus, au nom du roi, de comparaître le lendemain devant les commissaires royaux. Ces fausses terreurs familiarisaient sa femme et ses enfans aux terreurs réelles qui leur étaient réservées. Singulier, mais touchant raffinement, qui faisait de la désolation et des angoisses une sorte d’habitude de la maison, et qui mettait d’avance la mort dans tous les cœurs pour leur éviter la transition de l’extrême sécurité à l’extrême désespoir ! Henry se hâta de faire le drame dont la pauvre famille jouait, sans le savoir, le lamentable prologue.

Après ce premier effroi, la justice du roi n’arrivant pas encore, Morus reprit sa polémique avec Frith. Un ton remarquable d’indulgence et d’aménité distingue cette polémique. Morus y traite Frith, qui était un jeune homme et qui fut brûlé plus tard, avec un mélange de raillerie aimable et de réprimande paternelle qui montrait un grand adoucissement dans ses antipathies religieuses. Le malheur faisait sur la fin de sa vie ce que le désintéressement d’esprit, les affaires, l’influence de la tolérance universelle, avaient fait vers le milieu. Les préoccupations du magistrat suprême ne se mêlaient plus aux spéculations de l’écrivain catholique. D’ailleurs, les persécuteurs avaient dégoûté Morus de la persécution. C’était une dure leçon de tolérance que ce roi, jadis antagoniste de Luther, qui l’était devenu du pape, et qui ne permettait plus la foi dans autrui, quand elle ne s’accommodait pas de l’obéissance. Morus en était venu où en viennent tous les honnêtes gens qui ont vu de grands scandales de religion, les adversaires devenir les amis, et