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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/755

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de la Vierge-des-Abandonnés, la Virgen de los Desamparados, patrone de Valence ; un cadavre sanglant était exposé devant la porte, à côté était un plat d’argent où les fidèles venaient déposer leur obole, afin de faire dire des messes pour l’ame du trépassé. Le pauvre homme venait d’être tué à l’improviste ; il avait passé dans l’autre monde sans prêtre, sans confession, et son salut paraissait fort compromis. Je crus reconnaître dans le mort ce boulanger, ancien royaliste qui, le dimanche précédent, avait failli périr au combat de taureaux, sous les coups des urbains. C’était lui en effet, et cette fois la mort ne l’avait pas manqué ; un urbain, le rencontrant dans la rue, lui avait ouvert le ventre d’un coup de sabre, puis était allé tranquillement à ses affaires. Le peuple se souciait peu que le défunt eût été constitutionnel ou carliste ; il ne s’agissait plus de son corps, mais de son ame ; le peuple espagnol prend à cœur la vie éternelle. Les quartos pleuvaient dans le plat d’argent ; la sympathie populaire éclatait en prières, en exclamations de pitié, et je crois que, si le meurtrier eût paru là, la multitude l’aurait lapidé, non point pour avoir retranché la partie temporelle du factieux, mais pour avoir exposé sa partie spirituelle aux flammes du purgatoire, en ne lui donnant pas le temps de se préparer au voyage de l’éternité.

La cathédrale touche à la chapelle des Desamparados ; la haute tour octogone qui lui sert de clocher étant ouverte, j’y montai. J’avais besoin d’air, de solitude ; j’avais besoin de m’arracher à ces scènes de violence. Assez long-temps, passager surpris par la tempête, j’avais été ballotté sur les flots de cette ville orageuse ; il me plaisait de gagner un instant le port, de dominer la tourmente et de juger la manœuvre de l’équipage.

De la plateforme du clocher on domine toute la ville, toute la campagne, Valence n’a pas l’aspect nu et désolé de ces cités de l’Aragon et des Castilles, qu’on dirait bâties au désert par les génies de la solitude. Mollement assise au sein de sa Huerta riante, elle ressemble plutôt à une ville de Lombardie ou de Romagne. C’est la même richesse de verdure, la même végétation forte et puissante, mais aussi, et c’est l’inconvénient des cultures trop soignées, la même monotonie ; le doigt de l’homme s’y voit trop, il a trop plié la nature à la règle. La nature est plus séduisante, plus belle dans ses caprices ; sa fantasque liberté lui sied mieux, au point