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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/752

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L’évènement ne justifia ni les terreurs, ni les nouvelles de la soirée, la tranquillité de la nuit ne fut pas troublée ; mais au jour, on annonça que la Huerta était aux portes de la ville et demandait à entrer : soit que le caracol eût ou non sonné, il y avait en effet à la porte cinq à six cents paysans armés de sabres et d’escopettes. C’était une véritable troupe de Bédouins, et à leur aspect, je compris l’effroi qu’ils inspirent. Qu’on se figure de larges figures basanées avec des dents blanches et des yeux fauves, de longs cheveux pendans sur les épaules à la manière des guerriers goths, des jambes nues et brûlées du soleil, et l’on aura peine à reconnaître des Européens à ce portrait. Le costume répond à l’homme ; il est fort simple : un chapeau bas de forme et large d’ailes, un caleçon de toile, une ceinture bleue et une chemise en font tous les frais. Quelques-uns y ajoutent un gilet de velours noir ou cramoisi orné de boutons d’argent ; c’est la pièce de luxe de la toilette rustique, et les riches seuls peuvent se la donner ; mais riches ou pauvres, tous portent sur l’épaule, comme leurs voisins les Catalans, une grosse couverture de laine qui leur sert à la fois de lit et de manteau. Quant à la chaussure, ils n’en connaissent pas d’autres que les alpargatas indigènes, sorte de sandales de corde qui s’attachent au pied comme la calandrelle calabraise. Ils aiment de passion les chevaux, sont bons cavaliers, et comme les Maures, ils montent fort court. Quant à leurs femmes, elles sont ardentes et belles ; mais leur costume n’a de remarquable qu’un élégant corset de soie qui serre de fort près la taille, et une grosse épingle d’argent à tête sculptée qu’elles passent dans leurs cheveux, ainsi que les paysannes d’Albano.

Cette tribu est la plus sauvage de toute la Péninsule, et nulle part les meurtres ne sont plus communs, surtout quand souffle un certain vent d’Afrique, qui exerce un tel empire sur ces organisations indomptées, que les tribunaux ont dû l’admettre comme circonstance atténuante. Ici ce n’est pas l’oisiveté qui conseille le crime, car nul homme n’est plus laborieux, nul plus dur à la peine que le paysan valencien. Il passe ses journées dans l’eau des rizières, et la nuit, au lieu de se reposer, il prend son escopette et s’en va, quoique dévot, explorer les grands chemins. Sa rencontre est funeste, car il commence presque toujours par tuer. L’Andalou est plus humain, il se contente de la bourse ; il est bien rare qu’il prenne aussi la vie.