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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/74

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le Globe [1] l’avait déjà très bien démêlé. M. Villemain, nourri de l’histoire de l’antiquité et des littératures modernes, de plus en plus attentif à n’asseoir son jugement des œuvres que dans une étude approfondie de l’époque et de la vie de l’auteur, et en cela si différent des critiques précédens qui s’en tiennent à un portrait général au plus, et à des jugemens de goût et de diction, ne diffère pas moins des autres appliqués et ingénieux savans ; sa manière est libre en effet, littéraire, oratoire, non asservie à l’investigation minutieuse et à la série des faits, plus à la merci de l’émotion et de l’éloquence. L’histoire, chez lui prête sa lumière à l’imagination, le précepte se fond dans la peinture. Cette admirable position, qu’il a tenue pendant six années ininterrompues, était singulièrement appropriée au cadre même de la Restauration, à ces générations mixtes, brillantes, excitées en tous sens, à cette jeune croisade empressée d’érudition hâtive et renaissante, d’imagination pleine d’espoir, et de générosité trop tôt satisfaite ou déçue, M. Villemain, dans le domaine infini de la connaissance littéraire, mena à sa suite et à coté de lui cette rapide jeunesse, ouvrant pour elle dans la belle forêt trois ou quatre longues perspectives, là même où les routes royales des grands siècles manquaient ; mais ces perspectives, si heureusement ouvertes par lui et qui suffisent à marquer son glorieux passage, se refermeraient derrière, si de nouveau-venus ne travaillaient à les tenir libres, à les limiter et à les paver pour ainsi dire c’est l’heure maintenant de ne plus traverser la forêt, comme Elisabeth à Windsor, comme François Ier en chasse brillante dans celle de Fontainebleau, mais de s’y établir en ingénieurs, hélas ! , et presque en géomètres, d’en mesurer les côtés et toutes les lignes.

Quel art chez M. Villemain construisait â chaque moment, soutenait et rendait vivante cette composition d’enseignement toujours libre et renouvelée ? comment cet assemblage, indéfinissable de tant d’élémens divers et fugitifs ne faisait-il jamais faute, et, pareil aux divins trépieds, s’animait-il de lui-même ? Comment se recréait-il sans cesse avec nouveauté et fraîcheur, après la sixième année comme au premier jour, aux regards émerveillés ? C’est là l’incomparable talent, le génie propre de M. Villemain, son art et son centre dans un sens aussi vrai qu’on le peut dire des poètes.

  1. 7 mai 1828 et ailleurs.