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bœuf. Dans le cours de leurs expéditions, ils mangent la chair crue des troupeaux ; sur le champ de bataille, ils se désaltèrent avec du sang. Quand ils font un sacrifice à leurs idoles, ils prennent le sang des victimes et en colorent la statue de la divinité et les murailles du temple. Leur dieu suprême, Odin, est un dieu de guerre et de sang. Il fit toutes ses conquêtes l’épée à la main, et lorsqu’il se sentit affaibli par l’âge, il assembla ses amis, se creusa neuf blessures en cercle avec le fer de sa lance, et mourut en annonçant qu’il allait en Scythie prendre place auprès des dieux, à ces festins éternels où sont appelés tous ceux qui se distinguent par leur valeur dans les combats[1].

Ainsi il avait divinisé l’héroïsme guerrier, et les Scandinaves n’avaient garde de repousser un tel dogme. Aussi s’élancent-ils avec joie au combat. Les Walkyries[2] planent sur eux et les guident dans la mêlée. S’ils reviennent victorieux, ils racontent avec orgueil combien d’ennemis ils ont tués, combien de sang ils ont répandu ! S’ils succombent, la mort leur sourit comme une fiancée, et on les enterre avec leurs armes, leurs chevaux ; car dans le Valhalla, leur bonheur sera de combattre éternellement sans se faire de blessures, de puiser l’hydromel à une tonne inépuisable, et de partager la chair d’un sanglier que chaque jour on distribue aux convives, et qui chaque jour reparaît intact.

Ce qui contribuait encore à entretenir parmi eux ce culte des combats, cette soif des aventures, c’est que dans chaque famille, le fils aîné héritait seul du patrimoine de ses pères. Il ne restait à ses frères qu’une voile de pêcheur, ou une lance. Ainsi les uns se faisaient soldats pour gagner l’épée à la main un coin de terre, ou une part de pillage. Les autres s’en allaient sur leur frêle embarcation attaquer les navires marchands, ravager les habitations situées sur la côte. Ces pirates se nommaient les rois de la mer. Ils montaient sur leurs bâtimens, qu’ils appelaient leurs chevaux à voiles, et les faisaient bondir sur les flots. Ni la distance ni la saison ne les arrêtaient. Quelquefois ils se mettaient en route, sous le poids d’un orage, sans savoir où ils iraient aborder. La

  1. Mallet. Histoire de Danemark, t. 1.
  2. Leur nom vient de küren (choisir). Elles planaient au-dessus des champs de bataille, et choisissaient ceux qui devaient vaincre et ceux qui devaient périr. C’était aussi les Walkyries qui versaient, dans le Valhalla, l’hydromel aux héros. Les Walkyries n’étaient pas toutes des vierges célestes ; il y en avait qui habitaient la terre. Brinnhild, l’une des héroïnes des Niebelungen, était une Walkyrie, et les trois jeunes filles que Wieland-le-forgeron rencontra avec ses deux frères, étaient aussi des Walkyries. V. la Wilkina-Saga.