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le sol de ses sueurs ; la terre se couvre elle-même de fruits. Les vices d’autrefois ont disparu, les douleurs d’un autre temps sont oubliées. Le bon Balder [1] revient. Les Ases trouvent les tables d’or d’Odin, et se souviennent de ses prédictions. Tout se ranime, tout prend une nouvelle vie, et un palais d’or s’élève, un palais plus brillant que le soleil, où les justes iront jouir d’une félicité éternelle.

Si des hauteurs fabuleuses où nous transporte cette mythologie, nous redescendons aux réalités de la vie, quel tableau présentent ces hommes du Nord ! Ce ne sont pas des pâtres à la houlette paisible qui habitent sur la lisière de ces forêts ; ce ne sont pas des marchands laborieux et habiles qui campent le long des côtes de la mer Baltique. Ce sont des hommes d’armes, intrépides et farouches, qui ne respirent que la guerre, qui courent après les aventures périlleuses, et se font gloire de ne pas dormir sous un toit, de ne pas vider une coupe d’hydromel auprès du foyer. Pour vêtement, ils ont un lambeau de laine ; pour demeure, le pont d’un navire, ou une chaumière dans les bois. Ils se fabriquent des armes avec du fer et des cailloux aiguisés, et boivent dans des cornes de

  1. Balder est le Dieu de l’éloquence, le plus doux et le meilleur des dieux ; il est fils d’Odin et de Frigga. Depuis long-temps, des rêves sinistres lui annonçaient qu’il devait mourir bientôt. Il communiqua ses craintes aux Ases, qui, pour prévenir un tel malheur, firent jurer à toutes les choses existantes, aux élémens, aux métaux, aux arbres, aux pierres, aux maladies, de ne point attenter à la vie de Balder. Mais par malheur les Ases oublièrent une plante, et Loki, l’esprit du mal, alla cueillir cette plante et la remit entre les mains de l’aveugle Hoder qui vint en frapper le corps de Balder, et le dieu mourut. Son frère alla le chercher dans l’empire des morts, la déesse Héla promit de laisser revenir Balder sur terre, si tous les êtres morts ou inanimés, le pleuraient. Les Ases convoquèrent tous les objets de la création, et chacun d’eux versa des larmes sur la mort du dieu bien-aimé. Mais une vieille femme resta l’œil sec, et nulle prière, nulle plainte, ne purent l’émouvoir. Elle refusa de pleurer, et Balder fut condamné à rester dans son ténébreux séjour. On présume que cette vieille femme était Loki. Pour le punir de ses méfaits, les dieux l’enchaînèrent sur un rocher, avec les boyaux de son fils. Ils placèrent sur sa tête un serpent destiné à lui jeter son venin sur le visage ; mais sa femme est là qui tient entre lui et le serpent une coupe pour recevoir le venin ; quand la coupe est pleine et qu’il faut la verser, le poison tombe sur la figure de Loki et lui cause de telles souffrances qu’en s’agitant il produit un tremblement de terre.

    Dans son livre intitulé : Littérature et Voyages, M. J.J. Ampère a donné une analyse intéressante du mythe de Balder et du poème d’Ohlenschlager, écrit sur ce sujet.