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gigantesques qu’il a le tort de méditer toujours. C’est là surtout qu’il a fait preuve de puissance, de hardiesse et de volonté, en soulevant dans la tempête tous les élémens sonores dont il dispose. La Saint-Barthélemy se prépare ; les chefs catholiques sont rassemblés, on leur transmet les paroles royales ; ils se soumettent, tirent leurs épées, et les font bénir. Cette scène grandiose commence par un dialogue : une voix sombre et terrible annonce les décrets souverains ; d’autres voix lui répondent. La discussion s’engage ; on hésite ; et par moment, tandis que l’orchestre roule de sinistres pensées, une mélodie, pleine de calme et de sérénité, s’échappe des voix, et tremble à l’horizon comme une étoile de lumière et d’espérance au-dessus d’une mer orageuse. Cependant toute indécision cesse : Dieu le veut, les hérétiques mourront. Une harmonie implacable envahit l’orchestre, et devant elle s’enfuit la mélodie heureuse comme devant la tempête un dernier rayon de soleil. Entrent les moines ; le tumulte cesse, le calme renaît, mais un calme religieux et terrible, un silence plein de sollicitude, de pressentimens et d’angoisses. Les cuivres, qui tonnaient tout-à-l’heure, se recueillent, et se mettent à psalmodier gravement. Les sandales de ces trois frères ascétiques remuent l’orchestre dans ses profondeurs les plus solennelles : on dirait qu’ils marchent sur la poussière des hommes, tant les voix qu’ils soulèvent en leur chemin vous parlent de mort et de jugement. Ils imposent les mains et bénissent les épées. Alors commence à gronder dans l’orchestre quelque chose qui ressemble à l’ouragan ; c’est un crescendo : je me trompe, c’est une inspiration de Meyerbeer ; de pareils effets ne se formulent pas. L’orchestre tonne, le chœur gronde ; et dans cette gamme, à la fois profonde et sublime, que parcourent la voix des hommes et la voix des instrumens, on ne saurait dire si c’est l’orchestre qui porte le chœur ou le chœur qui porte l’orchestre. Quand l’Océan a gémi trois jours, las de monter et de descendre, et de s’épuiser en vaines rumeurs, il se couche, et s’endort baisant la grève qu’il a meurtrie. L’orchestre, fatigué de tant de secousses, tombe à la fin, et toutes choses étant accomplies, les moines se retirent. Devant une scène pareille la critique se tait. Ici l’homme est tout à son émotion, tout à son épouvante, tout à ce frisson qui l’ébranle de la plante des pieds à la racine des cheveux. Il sent et ne raisonne pas, de crainte qu’une froide analyse ne vienne réduire