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ne pas tomber à chaque pas dans les embûches que semblaient lui tendre à plaisir les auteurs du livret. De toute façon, le caractère d’Alice appartient en propre à M. Meyerbeer ; c’est là une figure qu’il a prise non pas dans l’oceuvre de Weber, comme il ne faut point faire, mais sur le portail d’une église catholique, comme il en avait le droit. Transformer la nature de l’objet, c’est être poète, c’est créer. Entre la sculpture et la musique, la poésie et la peinture, toutes choses sont communes ; mais le commerce s’arrête là. Le musicien ne demande rien au musicien, le peintre rien au peintre, le poète rien au poète. D’un côté, il y a transformation, de l’autre imitation. Tant que M. Meyerbeer ne prendra les motifs de sa musique que sur le portail des cathédrales, la critique n’aura pour lui que de bonnes paroles. Ce que j’aime surtout dans le caractère d’Alice, c’est que, du commencement à la fin, il ne se dément pas. Alice, même aux heures de son inspiration la plus fervente, est toujours cette blonde jeune fille, douce, résignée et soumise, que vous avez connue aux premiers actes. Toute la passion mélancolique et sereine, toute la grace mélodieuse de la partition est en elle. On sent que M. Meyerbeer a dès le premier jour affectionné ce caractère. Il a versé dans l’ame de cette naïve jeune fille, comme dans un vase de prix, la plus pure essence de sa pensée. Aussi, lorsque le temps détruira la partition de Robert-le-Diable, il épargnera cette création charmante, et l’emportera sous son aile comme une femme emporte de sa maison qui croule la cassette où sont renfermés ses plus rares joyaux. Il est fâcheux que l’on n’en puisse dire autant de Robert, personnage chevaleresque tout bouffi d’exagération, espèce de matamore qui semble avoir pris à cœur de réciter toutes les phrases communes de la partition, ni de Bertram, pauvre diable aux entrailles de père, bonhomme qui porte sur ses tempes, au lieu du bandeau fatal de l’ange ténébreux, la couronne de cheveux gris d’un vieux Géronte.

Tous les soins dont M. Meyerbeer avait environné le rôle d’Alice, il les a apportés autour du caractère de Marcel. Or, ce caractère lui appartient, c’est lui qui l’a conçu tout entier. Voyant que son poète ne lui donnait que des figures mesquines, il a pris l’argile dans ses mains, et s’est mis à s’en pétrir aine qu’il pût dignement animer. Et maintenant, puisqu’il est reconnu que, toutes les fois qu’il se rencontre un musicien d’esprit et de goût, cet homme est obligé de