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à toutes les conditions de l’œuvre, et pense maintenant avoir fait, non point un opéra vulgaire qui se joue et passe, comme tant d’autres, mais une œuvre qui reste.

Ici, l’auteur s’est parfaitement abstenu de toute espèce de chansons à refrains, et de ces choses frivoles dont les premiers actes de Robert ont le grand tort d’abonder. Et cela se conçoit aisément : lors des premières représentations de Robert-le-Diable, M. Meyerbeer n’avait pas encore, sur le public, cet empire qu’à tort ou à raison il a depuis acquis ; il lui fallait avant tout l’assentiment de la multitude. Pour l’obtenir, il flatta ses caprices : il fit bien, cela lui réussit ; mais, aujourd’hui, les rôles sont changés : le serviteur est devenu le maître ; c’est à lui désormais d’imposer ses volontés, et de donner brut au public le métal de sa pensée, qu’il usait autrefois à force de le polir, pour en faire un miroir à refléter les grimaces de son parterre. Une telle conduite est élevée et digne ; il n’y a rien que de louable et de généreux à profiter de sa position dans l’intérêt de l’idée à laquelle on s’est voué. D’ailleurs, il suffit de suivre un moment la carrière musicale de M. Meyerbeer pour admirer son irréprochable loyauté dans l’art. Cependant, parce qu’il faut bannir de la musique toute phrase banale, tout motif commun et vulgaire, il ne s’ensuit pas de là que l’on en doive exclure la mélodie impitoyablement ; et c’est là le grand défaut de la partition nouvelle de M. Meyerbeer. La mélodie est rare dans les Huguenots ; quelquefois elle s’élève un moment ; on la voit trembler au-dessus de l’orchestre comme un point lumineux ; puis tout à coup, soit caprice, soit impuissance, elle s’éteint et disparaît. M. Meyerbeer est l’homme qui connaît le mieux les ressources instrumentales ; nul, mieux que lui, ne dispose des moyens nombreux que l’art met au service du musicien : il a surpris le secret des violons, les plaintes du haut bois, les gémissemens des instrumens de cuivre ; nul n’est descendu plus avant dans les mystérieuses profondeurs de l’orchestre. Il gouverne ce monde, comme Prospero les élémens ; et selon que c’est sa fantaisie, il y souffle le calme ou la tempête. Mais qu’il y prenne garde, c’est justement cette confiance qu’il a dans son orchestre qui lui fait négliger les mélodies, au point d’en accueillir de pâles et de faibles, pensant qu’il les rendra viables et fécondes par la seule puissance de l’art des combinaisons. Tout au rebours de M. Meyerbeer, Bellini, homme de fraîches mélodies et d’inspirations