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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/68

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dans un esprit éminent de cette famille, oh ! alors, s’il la saisit de son propos clair et débarrassé, élégant et court (comme disait Vaugelas, comme faisait Voltaire) ; s’il l’arme de finesse, s’il la revêt de plus d’une flatteuse imagination et d’éclairs lumineux (lurnina orationis ) ; si surtout il la colore d’une sorte de passion sentie et la fait renaître à chaque instant avec originalité ; oh ! alors, l’idée, incontestable en même temps qu’attrayante, a perdu tout aspect outré, tout jargon d’école et de système ; elle se multiplie, se féconde, s’illustre d’exemples en tous sens, s’étaie de comparaisons et de rapports ; elle a percé enfin, elle se sécularise.

Le jeune panégyriste de Montaigne, disions-nous, débuta sans témoigner de passion dominante ; je me trompe, il avait celle de la belle littérature, le culte de l’imagination, l’amour des grands écrivains et de leurs formes immortelles. Dans ses trois morceaux académiques couronnés, l’Éloge de Montaigne, le Discours sur la Critique, l’Éloge de Montesquieu, ce sentiment domine. Toutes les parties, même philosophique et politique, sont traitées convenablement ; l’appréciation littéraire est déjà consommée et supérieure. Ces discours, par leur façon nette, leste, piquante, et leur tour d’imagination dans la louange, rappelleraient assez le genre de Champfort, n’était ce sentiment exquis d’admiration littéraire que le dix-huitième siècle n’eut jamais. La Harpe était d’un ton plus uni, moins relevé en saveur que cela.

A propos du style de Montaigne qui, parlant avec image des abeilles et de leur miel composé de mille fleurs, ajoute : « Ce n’est plus ni thym ni marjolaine ; » le panégyriste s’écrie : « Voilà tout Montaigne ; » c’est que lui-même il est de ces esprits doués comme l’abeille ; il va tout d’abord au point odorant, il extrait d’emblée la chose flatteuse. Ce n’est pas sa manière naturelle, à lui, d’entrer dans les choses par les épines ; il lui faut, pour y venir, être averti, poussé du dehors. Sa pente serait plutôt celle du poli brillant, celle des routes gazonnées et doux fleurantes. Mais ne vous hâtez pas de juger : il se fortifie avec son siècle ; il a vaincu, réparé cette disposition première contre laquelle il est en garde ; il ne lui est resté que l’agrément. Cet agrément consiste, au milieu de tant d’autres qualités sérieuses, à ne pouvoir toucher la science, traverser l’érudition, la grammaire, aucun coin aride de la critique, sans l’égayer à l’instant d’un reflet animé. Si dans Ticho-Brahé qu’il