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Dans cet épouvantable corps de doctrine sur les hérétiques, il faut discerner deux préoccupations, celle du catholique inquiété dans sa foi et celle de l’officier du pouvoir temporel. Or, on faisait alors dans toute l’Europe une confusion que font et feront toujours toutes les sociétés attaquées par des opinions nouvelles, entre la liberté de conscience et la révolte matérielle. Cette confusion n’était que trop justifiée par les troubles et les malheurs de l’Allemagne, la jacquerie des paysans de la Souabe, les excès des briseurs d’images, et par tant de séditions civiles, suites ordinaires des querelles religieuses. Morus ne séparait pas l’idée d’hérétique de l’idée de rebelle ; tant d’exemples avaient appris que là où la liberté de conscience était tolérée, on l’avait vu dégénérer bientôt en sédition ! Soit que les hommes ne vaillent jamais la cause qu’ils défendent, soit que les plus nobles idées, condamnées à se faire aider par les passions, sans condition et sans choix, aient, pendant la lutte, l’air de crimes, il est certain que, sauf les intéressés, tous les hommes raisonnables du XVIe siècle jugeaient les réformés comme Morus, et que les désordres civils leur dérobaient la moralité et la portée de la cause religieuse. Érasme exprimait la pensée de tous quand il disait que c’était sous des noms religieux la grande querelle de tous les temps, de ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas, et qu’approuvant Morus d’avoir fait emprisonner quelques dogmatistes séditieux, il ajoutait ces paroles sévères : « si on n’eût pas pris ces mesures depuis long-temps, les faux évangélistes se fussent rués sur les coffres et les trésors des riches, et quiconque aurait possédé quelque chose eût été papiste [1]. » Les révolutions trompent les esprits les plus justes et les plus sincères, parce que les passions y paraissent au premier rang, et que les idées n’y viennent qu’à la suite de ces ardens auxiliaires. Celui qui les juge le mieux n’est pas toujours celui qui a le meilleur coup-d’œil, mais celui qui en espère le plus. Au XVIe siècle, on n’aperçut pas dans la bataille la profondeur des rangs ; mais seulement la première ligne, qui était composée d’aventuriers, d’intrigans et de brouillons, et les adversaires de la reforme ne s’imaginèrent pas que la liberté de conscience vint derrière la liberté du pillage. Ils firent de la logique qui n’était que de la police.

  1. Corresp., p. 1811 BC.