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Il donna sa barge à milord Audeley, qui lui succéda aux sceaux, et avec sa barge les huit rameurs. Il fit présent de son fou Patenson au lord-maire de Londres, à condition qu’il serait le fou de la maison et non de l’homme, et que chaque année il appartiendrait au nouveau lord-maire : disposition singulière qui prouve que les fous étaient des objets de luxe plutôt que de goût, puisqu’ils pouvaient ainsi appartenir successivement à plusieurs maîtres. Or, il n’y a pas apparence que plusieurs maîtres s’accommodassent des folies du même fou.

Sa maison licenciée, il s’occupa de faire descendre le train de sa vie au niveau de ses ressources. Il appela devant lui tous ses enfans et leur demanda leurs conseils, et s’ils pensaient qu’avec le peu qui lui restait de bien il pouvait continuer de les garder avec lui, comme c’était son plus cher désir. Les voyant tous silencieux et aucun ne donnant un avis : « C’est donc moi, leur dit-il, qui vous ouvrirai mon cœur là-dessus. J’ai passé tour à tour par le régime d’Oxford, par celui de l’école de la chancellerie, puis par Lincolns’ Inn, puis par la cour du roi, depuis la condition la plus humble jusqu’aux plus hautes dignités de l’état. De tout cela, il ne m’est resté guère plus de cent livres sterling de revenu annuel. Si donc nous voulons rester ensemble, il faut que chacun y mette un peu du sien. Mais voici mon conseil : ne nous laissons pas tomber tout d’abord au régime d’Oxford, ni à celui de l’école de la chancellerie. Commençons par la diète de Lincolns’ Inn, dont s’accommodent très bien des personnes de grand mérite, distinguées et d’un âge avancé. Si nos ressources n’y suffisent pas, l’année suivante nous nous rabattrons jusqu’au régime d’Oxford, dont se trouvent à merveille certains pères et docteurs très âgés et très doctes, qui y vivent dans des entretiens continuels. Si cela même est encore trop pour nos bourses, eh bien ! nous irons la besace au dos, tendant la main ensemble, avec l’espoir que quelque ame charitable nous fera l’aumône, et nous chanterons, devant la porte de chacun un Salve Regina ! De cette sorte nous ne nous séparerons point et nous nous consolerons mutuellement. »

La première chose que fit Thomas Morus, rentré dans la vie privée, fut de se préparer un tombeau. Il y fit transporter les cendres de sa première femme et attacher sur la muraille, au-dessus, une feuille de marbre noir sur laquelle on grava cette singulière épitaphe,