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les vaincus, outre Victorin Fabre, qui obtint dans le rapport une mention singulière, on remarque plus d’un nom connu : Droz, Biot, etc. L’ouvrage, qui ravit avec tant d’aisance un prix si disputé, est demeuré un morceau précieux et charmant, sans trace aucune de hasard ni d’inexpérience. Toutes les graces naturelles et vives du talent de M. Villemain s’y sont du premier coup rassemblées.

J’ai nommé Victorin Fabre, et cet écrivain honorable, qui s’annonçait avec tant de promesses, que tant de bons juges désignaient sans hésiter à la gloire, et qui s’est éteint tout entier oublié, mérite bien un mot de moi. Né dans le Midi, venu à Paris dans les premières années du siècle, et disciple studieux, ardent, de l’école républicaine et philosophique, de Garat, Ginguené, Chénier, il présente avec le jeune et facile rival qui, pour coup d’essai, le détrôna, des contrastes frappans, et dont tous n’étaient pas à son désavantage. Victorin Fabre est exactement sorti du XVIIIe siècle ; il en a les convictions (en tant que déisme), l’inspiration politique, les habitudes d’analyse, les procédés d’écrire laborieux, fermes et raisonnés. Il a décomposé la phrase de Rousseau et de Buffon, il en a mesuré les nombres ; il remonte par eux à Bossuet ; il remonte à travers Condillac à Fénelon. Pareillement pour les anciens ; comme Marie-Joseph Chénier, son maître, c’est à travers l’antiquité latine qu’il atteint la Grèce. Tacite et Sénèque sont plus voisins de lui que le chœur des Troyennes ; il s’applique, il analyse ; rien de vague, d’effleuré d’abord, rien dont il ne veuille scrupuleusement se rendre compte. L’Éloge de Corneille, par lequel il débuta en 1808 aussi brillamment que M. Villemain en 1812 par celui de Montaigne, présente ce genre de qualités et de formes, à un moindre degré pourtant que ses Éloges de La Bruyère et de Montaigne, morceaux approfondis et d’un grave caractère. Victorin Fabre subit, par malheur, tous les inconvéniens de l’école à laquelle il se voua et de la manière qu’il ne sut pas renouveler. Vaincu dans le concours de Montaigne, il ne tarda pas à quitter Paris et l’arène, comme fait le taureau noblement jaloux, qui cède le champ au jeune vainqueur. Retiré dans sa province méridionale où l’enchaînaient d’honorables devoirs fortement compris, où le refoulaient des douleurs patriotiques et républicaines qu’il est beau à lui d’avoir exagérées, il perdit assez vite le sentiment vrai