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Mais il y a loin de cette erreur à l’esprit de la restauration, et jamais M. Thiers, qui avait tant de moyens d’action dans le ministère de l’intérieur, n’a daigné s’occuper de cette classe de la société, pour laquelle M. Guizot a tant fait par l’organisation des écoles primaires.

Il est vrai que M. Guizot a été l’un des promoteurs les plus violens de l’état de siège, et l’un des auteurs les plus actifs des lois de septembre sur la presse ; mais le nouveau ministère accepte tous ces titres d’honneur, et ceux qui adresseraient des reproches à M. Guizot, à cet égard, frapperaient aussi directement sur M. Thiers. Quant à nous, qui n’avons pas ménagé, à ces deux époques, les plus rudes interpellations à M. Guizot, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que ces deux fautes politiques, dont il s’enorgueillit aujourd’hui sans doute, ainsi que M. Thiers, sont des taches qui affaiblissent, à nos yeux, l’intérêt que sa chute pourrait nous inspirer.

Mais en réalité, nous cherchons inutilement comment M. Guizot se trouve être aujourd’hui l’homme de la restauration, et M. Thiers l’homme de la révolution de juillet, après un ministère dont nous n’entendons pas approuver les actes, où ils figuraient tous les deux, et où, marchant l’un et l’autre vers la réaction, M. Guizot se trouve avoir toujours été dépassé par M. Thiers.

En 1830, le choix des préfets les plus libéraux fut l’ouvrage de M. Guizot. Les deux ou trois préfets, sortis de l’extrême gauche, qui figurent encore dans l’administration, ont été placés par M. Guizot, pris parmi les anciens amis de M. Thiers, que M. Thiers repoussait déjà, et qui ont eu beaucoup de peine à se maintenir en place sous son administration. Quel a été le dernier choix de M. Thiers ? M. Mahul. Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est en faveur de M. Guizot que cette nomination a été faite, elle est tout-à-fait du choix de M. Thiers, de M. Thiers seul, qui n’accordait rien en ce genre à ses deux collègues, de peur qu’on ne le crût dominé par eux. Cette pensée occupait si fort M. Thiers, que, il y a peu de temps, il refusa obstinément de nommer à la sous-préfecture de Sancerre un jeune homme distingué et d’une capacité réelle, estimé de M. Thiers lui-même, et qu’il repoussait uniquement parce qu’il avait le malheur d’entretenir des relations intimes avec M. Guizot.

Qui de M. Thiers ou de M. Guizot voulait l’intervention en Espagne ? Qui s’écriait sans cesse dans le conseil qu’il fallait aller, à la tête de cent mille hommes, étouffer la démocratie qui levait la tête en Espagne, et menaçait de pénétrer en France, à travers les Pyrénées ? Qui opposa une froide raison et une insurmontable force d’inertie à ces projets de croisade anti-démocratique formés par M. Thiers, si ce n’est M. Guizot ?