Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/636

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


M. Thiers n’aurait-il vécu six années dans l’intimité de M. de Broglie et de M. Guizot, que pour les connaître si mal ? En vérité, il y a quelques dupes ici, et nous craignons que ce ne soient les nouveaux alliés de M. Thiers.

M. Guizot est, en effet, un homme de la restauration, c’est-à-dire qu’il a rempli sous la restauration, et à différentes époques, des fonctions publiques, comme ont fait tant d’autres soutiens actuels et sincères de la révolution de juillet ; comme eût fait M. Thiers, s’il eût été, en ce temps-là, un personnage connu, considéré, considérable, ou apprécié, si vous aimez mieux. M. de Broglie est aussi, en effet, un homme de la restauration, c’est-à-dire qu’il a figuré, pendant toute la restauration, dans les rangs de l’opposition de la chambre des pairs ; c’est-à-dire que ses discours et ses écrits avaient déjà rendu son nom célèbre, et qu’il a fait partie de toutes les associations philanthropiques qui tendaient à l’élévation graduelle de la classe moyenne et à l’amélioration du sort des classes inférieures. Voilà ce qu’a été M. de Broglie et ce qu’il est encore. Il se peut qu’il ne manie pas la parole avec cette flexibilité qui distingue M. Thiers à la tribune, et que l’âcreté de ses principes donne quelquefois une rudesse choquante à ses pensées ; peut-être n’entend-il pas l’art de demander des crédits au nom de l’économie, des fonds secrets et des surcroîts de pouvoir au nom de la révolution et de la liberté ; mais une haute probité politique le distingue, et ses professions de foi publiques sont l’expression sincère de ses sentimens. Or, M. de Broglie n’a jamais manqué l’occasion d’exprimer son éloignement pour les actes de tous les ministères de la restauration, qu’il a combattus d’ailleurs avec une ténacité qui a quelque mérite, en un rang où il pouvait se livrer à tous les projets d’ambition que M. Thiers n’eût pas manqué de réaliser à sa place.

Pour M. Guizot il apparaissait, sous la restauration, ainsi que l’homme des communes. On l’accusait d’être un bourgeois de l’essence la plus factieuse, un de ces quarteniers têtus et hardis, qui combattaient l’aristocratie du temps de Louis-le-Gros, qui relevèrent leur caste à force de gravité et de bonnes mœurs, qui s’affranchirent à force de droiture, d’habileté, d’obstination et de courage. Les écrits de M. Guizot sont tous en faveur de la classe bourgeoise ; toujours il dépend ses droits, toujours il l’admoneste de ne pas se constituer en aristocratie, mais en démocratie forte et vigilante, maintenant l’ordre dans l’état contre l’esprit d’envahissement des grands, et contre l’esprit de désordre de ceux qui ne possèdent pas encore. Pour la classe vraiment inférieure, M. Guizot veut son bien ; mais il a, selon nous, un sens faux à son égard. Ses lumières s’effraient trop de ses ténèbres ; il ne la regarde pas comme un élément assez actif de le société.