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dans ce village qu’il avait une jolie maison avec un jardin ouvrant sur la rivière, une belle bibliothèque, et cette ménagerie, si négligée depuis qu’il était devenu courtisan. Sa femme et ses enfans y demeuraient pendant toute l’année, et son seul plaisir, après les affaires de ses différentes charges, et les servitudes de son emploi à la cour, était d’aller passer une journée à Chelsea, au milieu de sa famille, de ses livres et de ses bêtes. Dans le commencement, ces voyages étaient fréquens. Plusieurs fois dans la semaine, la barge de Morus, menée par quatre rameurs à la livrée du chancelier de Lancastre, venait le prendre au pont de Londres, et le transportait à Chelsea. Mais la faveur royale augmentant, Morus avait fini par vivre plus dans le ménage du roi que dans le sien. Ses voyages à Chelsea étaient très rares. Il n’osait plus s’éloigner de Londres, attendant à chaque minute le messager de la cour, lequel arrivait à toute heure et à tout caprice, comme si Morus eût été le seul médecin de cet ennui que commençait à sentir Henry VIII, partagé dès-lors entre des dégoûts croissans et le scrupule d’y échapper par une rupture. Morus ne pouvant pas s’en plaindre, ni intéresser à ses privations de mari et de père un roi qui pensait déjà à répudier sa femme et à déshonorer sa fille, prit le parti de ruser avec cette amitié tyrannique ; il se montra grave les jours où l’on avait le plus besoin de saillies, ne voulant ni n’osant rompre, — comme on se souvient que c’était sa pratique dans les amitiés ordinaires, — mais tâchant de découdre cette fatale liaison. Le stratagème réussit.

On l’appela moins souvent à la cour. Il est vrai que le roi faisait maison séparée d’avec la reine, et que les repas en tête-à-tête ayant cessé, il n’avait plus besoin d’un grave bouffon pour en égayer l’ennui. Morus était devenu moins nécessaire à Henry VIII, qui le lui compta comme un grief. Toutefois le roi revint de temps en temps à l’ancien favori. Il le reprenait à peu près comme fait un enfant d’un jouet long-temps laissé de côté, et il lui venait redemander ses bons mots en attendant qu’il eût besoin de sa conscience.

L’occasion s’en présenta en l’année 1523. Le trésor était épuisé. La politique de Wolsey avait prodigué les traitemens et les présens aux princes étrangers et à leurs favoris. Pour avoir de l’argent, on prétexta des griefs contre la France, et la nécessité de se mettre en mesure par des armemens considérables. Le parlement, qu’on n’avait convoqué depuis le commencement du règne