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vivre, ni soie ni pourpre sur lui, ni chaîne d’or, si ce n’est quand sa charge l’y obligeait, et qu’il y aurait eu inconvenance à n’en pas mettre ; une voix douce, pénétrante, peu accentuée ; une manière de parler ni trop lente ni trop rapide ; que ses manières étaient aimables, attirantes, dégagées de toutes ces habitudes d’étiquette particulières à son pays et à son époque, et qu’il estimait affaires de femmes ; qu’il aimait passionnément le repos et la liberté, mais, quand les affaires le demandaient, qu’il se montrait un modèle d’activité, de zèle et de patience ; qu’il semblait né pour l’amitié, tant il était facile dans ses choix, d’un commerce commode et peu exigeant, constant à retenir ses amis, sacrifiant ses affaires aux leurs, en ayant beaucoup, dit Érasme, malgré le mot d’Hésiode ; et, s’il s’en trouvait un qui cessât d’être digne de lui, le quittant comme par occasion, et décousant l’amitié plutôt que la rompant avec éclat. Du reste haïssant les jeux, soit de hasard, soit d’adresse, la paume, les dés, les cartes, mais y préférant les entretiens avec ses amis, dont il égayait le plus triste par ses plaisanteries, la tournure d’idées qu’il prenait le plus naturellement. Il l’aimait jusqu’à la trouver bonne même contre lui, et, pourvu qu’on le raillât avec esprit, on lui plaisait plus qu’à le louer. Il s’amusait de toutes sortes de discours, de ceux des sots comme de ceux des doctes, ne parlant guère sérieusement aux femmes, pas même à la sienne, car les femmes n’étaient pas encore, à cette époque, les égales de l’homme, même dans l’Utopie, et prenant plaisir aux propos du peuple qu’il allait écouter dans les marchés, s’amusant du tumulte des vendeurs et des acheteurs, et y apprenant cet anglais familier et bouffon qui devait populariser plus tard ses écrits de polémique religieuse.

Toutes ces qualités mêmes devaient être ses plus grands ennemis. Sa réputation d’activité, de vigilance, d’aptitude aux affaires, ses talens de lettré, l’appelaient au gouvernement ; son enjouement, ses saillies, le rendaient agréable et allaient le rendre nécessaire à Henry VIII, prince lourd, pesant, plus sérieux par humeur que par réflexion, et qui, quoique auteur, avait plus les prétentions que l’application d’un faiseur de livres. Aussi Morus devint-il en peu d’années, de conseiller du conseil privé, trésorier de la couronne, puis trésorier et peu après chancelier de Lancastre, avancemens successifs qui faisaient dire à Érasme cette parole si profonde, moins peut-être par le sens qu’il y attachait réellement, que par celui