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un auteur sincèrement modeste, Morus se montre sous des traits si nobles comme homme et comme ami [1]. « Pour moi, cher Érasme, afin que tu voies combien je suis plus disposé à t’obéir que Brixius, — encore que ta lettre me soit arrivée, non pas quand mon livre n’était que sous presse, mais quand il était imprimé tout entier (comme tu pourras t’en assurer toi-même, puisque ce livre te parviendra très certainement avant ma réponse), encore que tant d’amis m’y poussassent, — au reçu de ta lettre, de cette lettre d’un homme dont le sentiment passe à mes yeux avant tous les calculs, je n’ai point imité mon adversaire Brixius, lui qui se vante d’obéir à tes moindres signes de tête, et qui dit avoir la bourse si bien garnie. Il a fait tant de cas de tes avertissemens qu’il n’a pas pu se résigner à racheter ses exemplaires et à les jeter au feu ; il n’a pas voulu soustraire à tous les regards ces inepties qui doivent déshonorer ce nom de Brixius qu’il veut, jusqu’à en faire pitié, rendre célèbre. Quant à moi, cher Érasme, sauf deux exemplaires partis d’ici avant l’arrivée de ta lettre, l’un pour toi, l’autre pour Petrus Ègidius, et sauf cinq autres qu’avait déjà vendus le libraire, — car ta lettre m’a été remise comme on venait de mettre l’ouvrage en vente, et quand déjà on le demandait avidement, — j’ai racheté toute l’édition et je la tiens sous clé, attendant que tu décides ce que j’en dois faire [2]. »

Mais ce n’était encore que la moitié du sacrifice, et Morus ne la faisait pas sans quelque résistance. Tout en s’en remettant à la décision d’Érasme, il ne négligeait pas les insinuations afin de le faire pencher pour le parti de la publication. L’auteur de l’Utopie n’avait pas à craindre de ne pas triompher assez de Brixius. Il fallait donc renoncer non-seulement à un livre terminé, mis en vente, déjà dans les mains de cinq lecteurs, qui allaient en donner l’envie à tant d’autres,

  1. Il faut qu’on me permette de conserver à la phrase de Mores, sa longueur, son enchevêtrement et sa diffusion. Ce serait une difficulté insurmontable, et peut-être un manque de vérité chronologique, si cela peut se dire, que de couper cette phrase pour lui donner une vivacité qu’elle n’a pas, et un tour qui serait un contresens, vu l’homme et l’époque. De tous les gens de lettres de ce temps-là, Érasme est à peu près le seul dont la pensée fût dégagée et dont la phrase fût courte. Il était aussi supérieur à son siècle par ses idées que par sa diction.
  2. Corresp. d’Erasme, 571. CD.