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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/581

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Brixius fut d’abord accablé de la riposte. Plusieurs années se passèrent sans attaque de part ni d’autre. Mais le succès de l’Utopie irrita Brixius ; il fit l’Anti-Morus, où, reprenant la querelle des épigrammes, — tant les haines littéraires sont vieilles ! — il éplucha tout le petit recueil de Morus, notant les fautes de quantité et d’euphonie échappées à l’enfant de dix ans ou à l’adolescent de moins de vingt. Il dénonça le fameux épithalame à henry VIII, le héros de cette pièce, comme injurieux à la mémoire de son père ; méchanceté sérieuse, car c’était en 1520, à l’époque où quelques-unes des critiques faites au père pouvaient être déjà des reproches pour le fils. Puis venaient les aménités en usage alors. Brixius, faisant une pointe sur le nom de Morus, remplaçait l’omicron par l’oméga, Morus par Mωorus, qui veut dire fou (μωρός), ce qui ne devait laisser aucun doute sur l’état des facultés de son adversaire aux gens déjà mal disposés pour lui.

Il paraît que la faute d’Érasme fut qu’ayant appris à temps que Brixius préparait un livre contre son ami, il n’usa pas assez tôt de son crédit sur lui pour le détourner de le publier, et ce qui paraîtra moins grave à ceux qui connaissent la tendresse d’un auteur pour ses livres, que l’Anti-Morus ayant paru, il ne put obtenir que Brixius rachetât les exemplaires vendus et les détruisît. Toutefois, le mal étant fait aux trois quarts, Érasme écrivit à Brixius de sévères reproches. « Personne ne lit votre livre, disait-il ; je ne l’ai entendu louer de personne, pas même de vos Français. J’ai conseillé à Morus de n’y pas répondre ; mais ce n’est pas pour sa réputation, c’est pour son repos. C’est parce que je pense qu’il importe à la dignité publique, comme à l’intérêt des études, que ceux qui sont initiés aux lettres ne se fassent pas la guerre, et que les Graces ne soient pas séparées des Muses, surtout lorsque tant de haines conspirent contre l’ordre des lettrés. » Érasme avait en effet conseillé à Morus de mépriser cette querelle, et de ne pas donner de l’importance à l’attaque par l’éclat d’une réponse. C’était un arbitrage qu’il prenait de lui-même, au nom des lettres sacrées et profanes, entre les gens d’église et les gens de lettres, et loin que personne le lui contestât, tout le monde le lui déférait comme au plus illustre. Morus était digne de son conseil. L’histoire des lettres offre peu d’exemples plus nobles que ce fragment de sa réponse à Érasme, où, malgré quelques duretés pour Brixius, bien pardonnables même à