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On dîne en commun dans de grandes salles où tiennent trente familles de quarante membres, c’est-à-dire douze cents convives, présidés par leur philarque. On ne soupe jamais sans musique dans cette île bien heureuse. Il y a au dessert toutes sortes de confitures et de friandises. Les parfums, les cassolettes, les eaux de senteur, embaument la salle du festin. Les Utopiens ont pour principe que toute volupté dont les suites ne sont pas fâcheuses doit être permise. Ils sont extrêmement sensuels. Ils disent que tous les plaisirs ont été donnés à l’homme pour en jouir sans en abuser. Ils croient, en s’y livrant, suivre la voix de la nature et la volonté de Dieu. Les Utopiens sont fourriéristes.

Quand une maladie mortelle vient les frapper au milieu de cette vie de plaisirs sans abus, de travail sans fatigue, de bien-être sans luxe, de liberté sans fainéantise, les prêtres et le philarque viennent exhorter le malade à prendre quelque potion calmante qui l’envoie sans douleur de cette vie dans l’autre. Mieux vaut mourir que souffrir est un des points de leur philosophie. Cependant le malade est libre d’attendre le moment où il plaira à Dieu de l’appeler à lui. On n’impose la potion calmante à personne ; c’est un avis paternel et non une loi. Le suicide, honoré dans ce cas, est flétri publiquement dans tous les autres. Tout Utopien qui se tue par dégoût de la vie est privé de sépulture et jeté à la voirie.

Le mariage n’a lieu, entre fiancés, qu’après vérification réciproque de leur état physique. Cette vérification se fait en présence de deux experts, d’une matrone et d’une sorte de médecin ad hoc, lesquels font subir aux deux jeunes gens une visite du genre de celle que passent nos conscrits devant les conseils de révision. Quand les futurs se sont ainsi vus face à face et sans voile, et ont déclaré se trouver satisfaits l’un de l’autre, on les marie. Si, — ce qui ne se voit guère sur le corps, — il y a incompatibilité d’humeur, le divorce est permis par consentement mutuel. L’adultère est puni d’esclavage pour la première fois, de mort pour la récidive. C’est le seul crime qui emporte la perte de la vie.

Toutes les religions sont tolérées en Utopie, même celle du Christ, que les Utopiens ne connaissent que par Hythlodaeus et trois de ses compagnons. « L’un des nouveaux convertis, raconte le voyageur, s’était mis, malgré nos conseils, à disserter du Christ et de son culte avec plus de zèle que de prudence ; il criait que notre religion