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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/564

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qui était son instrument favori, et qu’il avait fait apprendre à ses enfans, et même à la vieille Alice Middleton, laquelle jouait en outre du luth, du monochorde, de la lyre, et tous les jours étudiait un morceau pour son mari, très sévère et très exigeant sur ce point [1].

La mort subite de Henry VII le ramena en Angleterre. Il y revenait avec la faveur d’un exilé du règne précédent et d’un opposant au régime d’exaction et d’avarice, dont le prince de Galles, devenu roi, avait souffert tout le premier. Outre ce titre, sa double réputation d’avocat et de lettré, l’amitié d’Erasme, que l’on comptait dès-lors à un homme comme un mérite, enfin les distiques latins en l’honneur du couronnement du roi et de la reine, toutes ces illustrations le recommandaient à Henry VIII. Ce prince voulut savoir, qui avait fait cette pièce. On lui dit que c’était l’avocat Morus, fils de l’un des juges du banc du roi, le membre des communes récalcitrant sous le roi son père, l’ami du docte Érasme. Il le fit appeler, le trouva à son gré, et le marqua de sa funeste faveur. C’était la fatalité sous laquelle Thomas Morus devait se débattre vingt-cinq ans et mourir.


III.- Les Années littéraires

Thomas Morus avait cette espèce d’ambition d’un homme qui tente les honneurs par sa réputation, ses talens, plutôt qu’il ne les cherche et ne va au-devant. Il n’était pas ambitieux à la manière du courtisan de tous les temps, qui poursuit sa fortune à travers toutes les servitudes et tous les dégoûts, qui ne se relâche pas un moment, qui ne manque jamais l’occasion, qui n’a que des scrupules d’homme habile, jamais d’honnête homme ; qui compose avec les vices des princes, et se sert de leurs qualités comme de leurs défauts pour pousser ses affaires, qui arrache ce qu’on croit lui donner, et qui pour avoir une chose ne regarde jamais au prix. Morus fut saisi par la fortune presque malgré lui, et jeté au milieu de la cour avec des mœurs, de la probité, plus de force de principes que de caractère, ce qui fit qu’il ne céda jamais tout-à-fait, quoique cédant toujours

  1. Lettr. d’Erasme, 475 EF.