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Déjà, d’un commun accord, Thomas Morus avait été agrégé à cette république littéraire et chrétienne dont Érasme et Budé se disputaient la royauté, mais dont Érasme demeura le chef consenti. C’était, dans l’Europe guerrière et barbare de cette époque, comme une nation délicate et choisie qui vivait et commerçait par l’esprit au milieu du tumulte des armes et des mouvemens politiques dont ils ne comprenaient ni ne cherchaient le sens. Le jeune Morus avait été déclaré membre de cette nation. Érasme, qui le vit à son premier voyage en Angleterre, le reçut prêtre des muses et des lettres sacrées, comme on disait alors. Il ne parait pas qu’il en fut très vain : la religion avait alors toutes ses pensées.

A vingt ans, les sens commencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l’écolier d’Oxford était agité de désirs inconnus : le corps se révoltait contre l’esprit. Morus essaya d’éteindre les sens par toute sorte de mortifications. Il portait un cilice sur la peau, habitude qu’il n’abandonna jamais entièrement, même quand les affaires eurent attiédi l’ardeur religieuse, mais qu’il reprit sur la fin de sa vie, pour ne plus la quitter. On se moquait de lui ; on le plaisantait sur la chaleur que devait lui causer le cilice en été. C’était une de ses mortifications de supporter les railleries et de ne pas quitter son cilice par respect humain. En outre, il se donnait la discipline tous les vendredis et les jours de jeûne, « afin de châtier, dit son petit-fils, la sédition de son corps, et de ne pas laisser la servante Sensualité prendre le dessus sur la maîtresse Raison [1]. » Il jeûnait et veillait souvent, dormait sur la dure pendant quatre ou cinq heures au plus, et la tête sur une bâche en guise d’oreiller, « traitant son corps, dit encore le naïf biographe, comme un âne, avec des coups et de la mauvaise nourriture, afin d’éviter les excitations de la bonne chère [2]. »

De telles austérités n’étaient guère compatibles avec la vie de famille, et exposaient trop souvent Morus à ces tentations de la raillerie et du respect humain, si dangereuses pour un jeune homme qui avait déjà à lutter contre l’orgueil des sens. Il le sentit et vint se loger près du chapitre des religieux carthusiens, prenant part à

  1. Life of sir Th. More, by his grandson John More, p. 20.
  2. Ibid.