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du peuple assemblé ont succédé une tranquillité profonde, un abandon complet ; des paysans, quelques chevriers, tels sont les hôtes actuels de la ville de Pammilius. C’est au clair de lune qu’il faut contempler ces ruines et voir un rayon argenté se glisser sur le feuillage de l’arbousier agité par le vent ; on dirait alors un dernier sourire de la nature sur une scène de deuil ; et l’esprit absorbé croit apercevoir le fantôme d’une époque engloutie depuis long-temps dans l’éternité.

Désirant passer encore une journée à Sélinonte, sans retourner à Castel Veterano, nos domestiques établirent notre demeure dans une tour carrée à moitié écroulée, ancien poste destiné à défendre le pays contre les Barbaresques, et situé dans l’enceinte de la ville sur le sommet d’un rocher, dont la base est baignée par la mer ; les vagues venaient s’y briser ; elles se succédaient lentement et à intervalles égaux. Je restai long-temps sur le rivage, avec mon frère, sans proférer une parole. Nous suivions des yeux une petite barque qui glissait sur les ondes, et que dirigeaient des pêcheurs en chantant un hymne du soir, dont la mélodie touchante était en accord avec la nature d’alentour, et suivait le rhythme indiqué par les flots.

Nous allâmes souper dans la barraque habitée par le Guarda Costa et sa famille. C’est une ancienne chapelle sans fenêtres ni cheminée, divisée en plusieurs petites chambres, au moyen de nattes ; le plafond est fait en joncs ; l’autel, condamné à un usage plus vulgaire, sert actuellement de foyer. Salvador y prépara notre maigre repas ; la fumée qui s’en élevait remplit en un instant la maison entière puis elle s’échappa en tourbillonnant par la porte. Saisissant, après notre souper, une petite lampe, nous gagnâmes la tour en passant à travers les ruines. On parvient à l’étage supérieur, que nous devions habiter, au moyen d’une échelle, et au risque de se rompre le cou. Nous y montâmes cependant, et trouvâmes un vieux galetas percé d’une seule fenêtre, garnie de gros barreaux rongés par la rouille.

Nous n’avions pu obtenir de paille pour nous coucher ; il fallut nous contenter de nos manteaux et d’une pierre pour oreiller. Cependant, en dépit du sourd murmure des vagues et des cris lugubres des oiseaux de mer, la fatigue de la journée nous procura bientôt un sommeil profond et paisible.

Théodore de Bussières.