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d’émeraude ; tout cela fait de Sélinonte une magnifique scène de désolation, le tombeau d’un passé éclatant qui jette encore quelques reflets sur le présent. Et combien encore ces lieux doivent-ils être plus tristes durant les quatre mois de malaria, lorsque tous les êtres vivans, sauf le seul Guarda Costa, fuient ce canton empesté ! C’est alors le domaine de la mort, et l’homme s’éloigne d’un lieu où le danger se montre à lui, s’insinue sous la forme d’impressions tristes, mais douces et agréables. Ce séjour, où domine l’aria cattiva, semble paisible et riant, l’air y est diaphane et parfumé, aucun signe extérieur ne manifeste sa terrible influence.

Le mauvais air, résultat des marais nommés jadis Gonusa, avait déjà causé des maladies contagieuses à Sélinonte. Empédocle mit un terme à ce fléau au moyen de deux canaux. Les Sélinontains reconnaissans rendirent des honneurs divins à ce philosophe [1].

En sortant de Sélinonte par la porte du nord, on aperçoit des restes presque enfouis qu’on croit avoir été un temple et un théâtre, dont la scène était tournée vers les murs de la ville. De ce côté sont également des débris de sépultures antiques, dernières traces d’une nation belliqueuse et puissante.

Traversant alors un vallon de prés et de champs arrosés par un petit ruisseau, et remontant la côte opposée, on arrive aux trois temples extérieurs. Ils sont à un mille de la cité sur une colline de sable qui descend en pente douce vers la mer. Leurs façades sont tournées vers l’orient. Ces magnifiques édifices sont détruits comme ceux de la ville. Ils étaient de dimensions colossales, plus encore dans leurs détails que dans leur ensemble ; les fragmens de corniches et de colonnes dont le sol est jonché, semblent des quartiers de rochers.

Le premier temple, le plus grand des trois, est d’ordre dorique, à colonnes lisses ; celles des angles seules étaient cannelées ; il en avait un double rang autour de la cella, dont huit de face et seize de profondeur. Les fûts reposaient immédiatement, et sans bases séparées, sur le cinquième et dernier gradin. Un seul est resté debout ; on le dirait l’ouvrage des Titans ; il se détache en jaune clair sur la mer et les sables du rivage. Sans doute, ce temple était celui de Jupiter, divinité dont le culte se célébrait avec grande pompe à Sélinonte. Ce fut peut-être sur ses parvis sacrés que se réfugièrent les mal-

  1. Diogène Laertius, liv. viii.