Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/475

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Que les sensations successivement éprouvées influent sur ce ton de notre ame, je ne le nie pas ; mais ce que je nie, c’est qu’elles constituent notre moi, notre personnalité, notre vie.

Notre moi, notre personnalité, notre vie véritable consiste essentiellement et uniquement, je le répète, dans notre mode d’existence en passant d’une situation à une autre, d’un point à un autre.

Quand un mobile parcourt une distance, il passe successivement de point en point, et ces points nous servent à mesurer sa vitesse. Mais sa vitesse est autre chose que ce qui sert à la mesurer. Le milieu où il passe peut influer sur cette vitesse en la ralentissant. Mais tant qu’il restera de la force au mobile, cette force fera sa vitesse. De même, notre être est ce qui dure après la sensation, et non pas ce qui est dans la sensation.

C’est cet état d’aspiration qui constitue proprement l’homme : c’est donc cet état qu’il faudrait nous attacher à perfectionner. Nous rendre heureux n’est donc pas directement amasser autour de nous ce que nous croyons le bien, et en éloigner ce que nous croyons le mal ; mais c’est, avant tout, faire que notre état fondamental, ce que j’appelais tout à l’heure le ton de notre être, soit de plus en plus heureux.

Voilà ce que nous devrions considérer directement. Les plaisirs et les biens de tout genre ne sont tout au plus qu’un moyen de perfectionner indirectement cette situation fondamentale de notre ame.

Cet état dans l’aspiration est réellement ce qui distingue les hommes entre eux, ce qui les sépare par des barrières infranchissables, ce qui les fait différens, ce qui constitue le moi, la personnalité des êtres.

Rien donc, à notre avis, n’est plus puéril que de comparer la condition des hommes sous le rapport du bonheur en prenant, pour peser leurs diverses destinées, les plaisirs et les douleurs, les biens et les maux qui leur arrivent. Tout gît dans la nature de leur ame. Les plaisirs et les douleurs, les biens et les maux n’ont aucune valeur absolue et constante.

Par la même raison, il est puéril de se demander si l’homme du dix-neuvième siècle est plus heureux que celui du dix-huitième, ou que celui du moyen-âge, ou que celui qui a vécu dans l’antiquité ; ou bien si les habitans de l’Asie sont plus heureux que les habitans de l’Europe.