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de la Nature. Mais comment nous aimerons-nous ? Est-ce en recherchant les sensations agréables, ou en évitant les sensations douloureuses ? La première manière fut celle de l’école cyrénaïque, la seconde fut plus particulièrement celle d’Épicure. Aristippe, cent ans avant Épicure, avait enseigné et pratiqué cet épicuréisme grossier, qui consiste à chercher la volupté partout où on croit la rencontrer. Mais il est évident que cela n’est pas une philosophie. Avoir pour unique principe de rechercher le plaisir, c’est se replonger non-seulement dans la foule des hommes qui agissent ainsi, n’ayant pas conscience de ce que c’est véritablement que la vie, mais même dans la foule des animaux qui obéissent entièrement aux prescriptions de la Nature. Vous cherchez la volupté, dites-vous ; mais si vous êtes philosophe assez pour avoir réfléchi que la vie n’est qu’une continuelle aspiration et que le présent, pour ainsi dire, n’existe pas, vous devez être bien sûr de ne jamais la rencontrer ; vous serez toujours à la désirer et à la regretter. Vous voulez exploiter les créatures au profit de votre égoïsme : mais, si vous êtes parfaitement égoïste, vous n’aurez aucun plaisir dans cette exploitation ; et si vous n’êtes pas égoïste, il arrivera, dans ce rapport, que ce seront les créatures qui vous posséderont et qui vous feront souffrir. Le fat Aristippe a beau dire : « Je possède Laïs, sans qu’elle me possède, » on peut affirmer que c’est un mensonge, et qu’elle le possède ou qu’il ne la possède pas.

Épicure était bien loin de cette manière de chercher le bonheur. Il méprisait profondément Aristippe et son école. Il définissait le bien fuir le mal. Dans un passage que cite Plutarque, il dit que « la nature du bien s’engendre de la fuite du mal et de la mémoire que nous en conservons ; que le bien gît à se souvenir que l’on a été tel et que tel cas est advenu ; que ce qui donne une joie inestimable et incomparable, c’est de savoir que l’on a échappé à un grand mal. C’est en cela, dit-il, que consiste véritablement le bonheur ; c’est donc là qu’il faut viser ; c’est à cela qu’il faut s’arrêter, sans vaguer en vain de côté et d’autre[1]. » Loin donc de regarder le monde comme une coupe de volupté où il n’y avait qu’à s’enivrer sans relâche, Épicure, et ses vrais disciples avaient plutôt pour principe que notre vie ne devait consister qu’à nous

  1. Plut., Traité que l’on ne saurait vivre joyeusement selon la doctrine d’Épicure.