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ce sont les rayons de beauté que, par une sorte de chimie, nous dégageons de ces objets pour notre avancement. Nous devons donc nous attacher à ce que nous pouvons découvrir du bien véritable, et en faire notre profit : mais vouloir immédiatement l’atteindre, ce serait une folie et un suicide.

C’est par là que Platon nous apparaît, dans l’antiquité, comme le plus grand maître de sociabilité. Il part du dogme et de la chute, il est vrai ; mais il semble plutôt le partisan d’un perfectionnement successif que d’un salut instantané. Il ne rejette pas le monde, puisqu’il y cherche sans relâche la beauté divine. Il veut munir l’homme, pour son voyage vers le but qui l’attire, de vertus pour l’escorter et le soutenir : mais quelles sont ces vertus, dont il compose la Vertu ? C’est l’esprit de science et l’intelligence (σοφία, φρόνησις), le courage et la constance (ἀνδρεία), la tempérance (σωφροσύνη), et la probité ou la justice (διϰαιοσύνη). Nos sciences sont donc à ses yeux infiniment respectables, puisque ce sont des émanations de la beauté divine, et que nous ne pouvons sans elles marcher vers le souverain bien. La vie sociale est donc une des voies de notre perfection, puisque sous un rapport nous ne pouvons nous élever au souverain bien que par la justice. C’est ainsi que la science, l’art et la politique puisent, suivant Platon, leur raison d’être dans l’idée même du souverain bien, qui est leur but. Quant à l’art, l’identification qu’il fait toujours entre le beau et le bon est trop connue, pour que nous insistions sur ce point ; et quant à la politique, la vie morale de chaque homme était tellement liée, pour lui, à la vie civile, qu’il dit[1] que celui qui, à l’aide de la philosophie, s’est maintenu pur de l’injustice et de l’impiété, n’est cependant pas arrivé au plus haut degré, s’il n’a pu vivre dans un état bien constitué.

Quand le Platonisme, l’Épicuréisme et le Stoïcisme, ces trois grandes solutions de la question posée par Socrate, eurent été largement développés, l’œuvre de la Grèce fut accomplie[2].

  1. République, liv. VI.
  2. Nous laissons ici de côté, et pour cause, les travaux d’Aristote et de ses disciples. Quelque grand que soit Aristote, son rôle est tout autre que celui de Platon, d’Épicure, et de Zénon. Aristote n’a pas eu une opinion particulière et fondamentale sur la question fondamentale de la philosophie. Aristote est par excellence le faiseur d’instrumens de la philosophie, si l’on peut s’exprimer ainsi ; il a perfec-