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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/449

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d’incrédulité et de superstition. Alors aussi vient Épicure, sous ce nom ou sous d’autres noms, qui calme l’ardeur insatiable de bonheur dont les hommes sont enfiévrés, qui les console, qui les sauve de la folie, et qui les éloigne autant qu’il peut, par la volupté même, de la fausse volupté. C’est une retraite pour l’humanité que cette doctrine ; mais enfin c’est une retraite qui empêche une complète déroute. Cependant l’humanité, s’étant ralliée, et ayant pris confiance en elle-même, à l’abri de cette sagesse qu’elle respecte comme une science et comme une religion, s’aperçoit bientôt que son sort n’est pas de fuir ni de s’arrêter, et marche en avant à de nouveaux combats. Tel est le double rôle de l’épicuréisme : en tout temps, une influence utile à certains égards, et transitoirement, à certaines époques, un emploi dont la légitimité nous paraît incontestable.

Cependant une telle doctrine ne peut jamais être véritablement comprise et adoptée que d’un petit nombre, choisi parmi ceux qui ont à leur disposition une portion suffisante des jouissances de la terre. Si Épicure avait été esclave comme Épictète, qu’aurait-il dit de son système ?

Vient donc nécessairement aussi la secte qui réprouve et rejette la Nature. Quelqu’un parmi ceux qui ont étudié le stoïcisme sera peut-être surpris de nous entendre le caractériser de cette façon. Nous savons en effet que les stoïciens affectaient, dans les bases de leur philosophie, d’obéir au principe de l’empirisme, et que leur maxime fondamentale était : « Suivre la nature. » Nous savons que la formule morale de Cléanthe et d’autres stoïciens était : « Vivre conformément à la nature ? » Mais cette contradiction n’est qu’apparente. Car qu’entendaient les stoïciens par vivre conformément à la nature ? Ils entendaient vivre conformément à la nature humaine. Or, en quoi consistait précisément la nature de l’homme suivant eux : uniquement dans sa liberté. Vivre conformément à la nature, c’était donc uniquement se conserver libre. C’était donc ne s’attacher à rien de ce qui n’est pas complètement en notre puissance. C’était donc se séparer essentiellement du monde, et, par cette analyse et cette séparation, reprendre sa vraie nature. Toute la participation du stoïcien à la vie consistait donc uniquement à obéir volontairement au destin, c’est-à-dire à faire volontairement