Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/444

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plus dans celle-là, nous ne sommes pas encore dans celle-ci, et déjà celle-ci est passée :


Le moment où je parle est déjà loin de moi.


Notre vie n’est donc pas même un point entre deux abîmes, comme dit Pascal, à moins d’entendre par ce point un point mathématique, un point sans dimension.

Ce qui est donc véritablement en nous, ce n’est pas l’être modifié par le plaisir ou la douleur, c’est l’être qui sort de cette modification. Émersion d’un état antérieur, et immersion dans un état futur, voilà notre vie. L’état permanent de notre être est donc l’aspiration.

Or la multitude des hommes, qui n’a pas réfléchi à cela, accomplit ses phases de changement et de transformation sans en avoir conscience. Elle cherche le bonheur sans jamais le rencontrer ; mais, en cherchant le bonheur, elle remplit sa fin, qui est, non pas d’être heureuse, mais d’avancer. Elle croit toujours qu’elle va se fixer, et toujours la rive fuit devant elle. Nous rêvons le repos dans le monde, où il n’y a que mouvement et jamais repos ; et de même nous rêvons le bonheur dans la vie, où, par une nécessité absolue, il n’y a que changement continuel et jamais durée sans changement.

Fontenelle, dont les partisans du bonheur sur la terre ne récuseront pas le témoignage, dit de presque tous les hommes : « Incapables de discernement et de choix, poussés par une impétuosité aveugle, attirés par des objets qu’ils ne voient qu’au travers de mille nuages, entraînés les uns par les autres sans savoir où ils vont, ils composent une multitude confuse et tumultueuse, qui semble n’avoir d’autre dessein que de s’agiter sans cesse. Si, dans tout ce désordre, des rencontres favorables peuvent en rendre quelques-uns heureux pour quelques momens, à la bonne heure : mais il est bien sûr qu’ils ne sauront ni prévenir, ni modérer le choc de tout ce qui peut les rendre malheureux. Ils sont absolument à la merci du hasard. »

Nous ne dirons pas, comme Fontenelle, qu’ils sont abandonnés au hasard ; mais nous dirons qu’ils marchent, sans le savoir, vers un état futur.

C’est ainsi que la question du bonheur nous conduit nécessairement à la philosophie et à la religion.