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à un autre point de vue, ce premier effet que nous appelons un mal pourrait paraître un bien. L’argument de Leibnitz, que si le premier effet a été nécessaire pour produire le second, il est par là même justifié, n’est donc même pas assez fort : car il suppose trop le mal dans l’ensemble, mal dont nous ne pouvons avoir aucune certitude. Mais encore une fois je ne traite pas ici cette question. C’est de l’homme, c’est de l’humanité qu’il s’agit ici. Ce n’est pas de l’ensemble, de l’œuvre générale de Dieu ; c’est de la vie particulière des créatures.

Or si saint Paul a dit que toute créature gémit, on pourrait dire avec autant de raison que toute créature sourit, et que le plaisir brille dans le monde comme la douleur.

Non, même pour nous, Dieu n’a pas maudit ni délaissé ce monde ; car si nous y rencontrons partout la douleur et la mort, partout aussi nous y rencontrons le plaisir et la vie.

Les poètes et les peintres nous ont montré les Heures dansant en rond : ainsi se succèdent tour à tour le bien et le mal dans la vie de chaque être.

Tous les argumens que nous rassemblions tout à l’heure contre la vanité du bonheur absolu se retournent contre la prétention du malheur absolu sur la terre.

Cette imperfection même que nous avons pour le plaisir, nous l’avons aussi pour la douleur. Qu’il s’agisse de douleur physique ou de douleur morale, nous ne sentons plus au-delà d’un certain degré. À un certain point la faculté de souffrir nous manque ; vient alors l’affaissement, le repos, le sommeil ; puis la vie reparaît.

Qui est-ce qui ignore l’empire du temps sur les plus profondes douleurs ?

Les poètes n’ont-ils pas toujours chanté le charme de la mélancolie ?

Qui ne sait pas que nos douleurs se transforment, après plus ou moins de temps, en souvenirs agréables : Et hæc meminisse juvabit ?

Ainsi, lors même que nous ne serions pas préservés par la nature d’un malheur continu et sans relâche, nous le serions par la faculté qui nous a été donnée de nous souvenir. Le souvenir d’une douleur passée est accompagné de satisfaction, de même que le souvenir d’un plaisir passé emporte ordinairement avec lui le regret. Nous