Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/432

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


monde intérieur, c’est-à-dire à nos idées et à nos passions, leur muabilité est également nécessaire pour créer notre liberté et notre personnalité. Donc le fait même de la vie, telle qu’il nous est donné à nous hommes de la sentir, entraîne l’existence du mal. Refuser le mal, c’est refuser l’existence. Vouloir vivre, c’est accepter le mal. Vous imaginez le bonheur absolu possible, c’est le néant que vous désirez.

Ô homme ! s’il est vrai que tu aies commencé par le bonheur, comme le dit un mythe célèbre, tu n’étais encore qu’un appendice de ton créateur, tu vivais encore dans son sein. Tu pouvais être en effet dans l’innocence, comme le dit ce mythe ; mais cette innocence n’était même pas sentie de toi. Non, tu n’existais pas.

Si ce mythe était vrai, nous ne serions pas même déchus, comme on le prétend : car nous aurions échangé le bonheur pour l’activité, pour la personnalité, pour le mérite, pour la vertu, c’est-à-dire pour la véritable vie.


§ III. — Le malheur absolu est aussi chimérique que le bonheur absolu.


La théologie chrétienne, abusant de la nécessité du mal, a dit anathème à la terre, c’est-à-dire non-seulement à la nature tout entière, mais encore à la vie telle qu’il nous est possible de la comprendre. De même que dans un opéra où trois décorations successives changeraient le lieu de la scène, elle a imaginé trois mondes, si différens que de l’un à l’autre on ne passe que par un abîme et un miracle : l’Éden primitif, la terre, le Paradis ; le bonheur et l’innocence, la faute et le malheur, la réparation et la béatitude.

Il a été providentiel que l’humanité se fixât pendant plusieurs siècles à cette croyance ; mais cette croyance n’est qu’un mythe, qui, comme tous les mythes, cache une vérité. Le mal, comme nous venons de le dire, est nécessaire ; c’est lui, pour ainsi dire, qui nous a créés ; c’est lui qui a fait notre personnalité ; sans lui notre conscience n’existerait pas. Mais la conclusion est aussi que le mal devient de moins en moins nécessaire, si nous savons créer en nous une force vive qui nous permette d’agir et de perfectionner la vie humaine et le monde sans avoir besoin de l’aiguillon du mal. L’erreur, donc, n’est pas dans cette suite qui nous montre, après une