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de ne pas y croire. Si le bonheur n’existe pas, le commencement de toute sagesse est de ne pas croire au bonheur.

Un second pas dans la sagesse, ce serait, ce nous semble de faire ce sacrifice avec courage et résolution. Et c’est à quoi la réflexion nous conduit ; car il est facile de se convaincre que le mal est nécessaire, et que, dans l’état actuel de nos manifestations, le mal est la condition même de notre personnalité et de notre existence.

En effet, nous ne pouvons être qu’à la condition d’être en rapport soit avec le monde extérieur, soit avec les idées internes que nous nous sommes faites à nous-mêmes, et qui d’ailleurs ont leur source dans nos précédens rapports avec ce monde.

Prenons d’abord le premier mode d’existence. Lorsque le rapport avec le monde extérieur nous est agréable, nous l’appelons plaisir : mais cet état passager n’est pas le bonheur. Nous entendons par bonheur un état qui serait tel que nous en désirassions la durée sans changement. Or voyons ce qui arriverait si un tel état était possible. Pour qu’il le fût absolument, il faudrait que le monde extérieur s’arrêtât et s’immobilisât. Mais alors nous n’aurions plus de désir, puisque nous n’aurions plus aucune raison pour modifier le monde, dont le repos nous satisferait et nous remplirait. Nous n’aurions plus par conséquent ni activité, ni personnalité. Ce serait donc le repos, l’inertie, la mort, pour nous, comme pour le monde.

Resterait donc que le monde extérieur, qui change sans cesse, changeât de telle façon que jamais il ne vînt nous causer aucune peine, ou plutôt que tous ses changemens fussent pour nous une source de plaisir. Mais dans cette hypothèse encore, pas de désir ; conséquemment aucune raison d’intervenir dans le monde, aucune activité, aucune personnalité. Qui modifierait donc le monde ? qui le ferait mouvoir ?

Prenons maintenant notre second mode d’existence, et nous arriverons au même résultat. N’est-il pas évident en effet que si nous étions toujours en rapport avec les mêmes idées internes accumulées en nous, avec les mêmes passions, avec les mêmes désirs, nous serions de pures machines, nous agirions par instinct comme font les animaux, nous serions fatalement dirigés et déterminés ? Donc, relativement au monde extérieur, sa muabilité est nécessaire pour nous faire sentir notre existence ; et relativement à notre