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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/39

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on sent l’avènement de la langue française ; elle vit déjà. Les monumens en sont perdus pour nous ; mais on sait qu’elle existe à cette époque, on sait que depuis plus d’un siècle on prêchait en langue vulgaire. Les témoignages vont se multiplier ; et, dans cet avènement de la langue vulgaire on pressent l’avènement de ce qui sera le peuple français, parlant français et arrivant dans l’histoire en même temps que sa langue arrivera dans la littérature.

Au XIe siècle, ces lueurs deviennent de plus en plus brillantes, et vers sa fin tous les symptômes d’une renaissance se manifestent. Celle-ci ne vient plus d’un homme : elle n’est pas commandée comme par un mot d’ordre ; elle sort de la nature même des choses, de la lente élaboration de tous les élémens qui ont été accumulés par la période précédente, et ceci nous conduit jusqu’à l’époque où nous nous arrêterons cette année, c’est-à-dire jusqu’au commencement du XIIe siècle, moment incomparable ! Tout naît, tout éclate, tout resplendit à la fois dans le monde moderne. Chevalerie, croisades, architecture, communes, langues, littérature nouvelle, tout jaillit ensemble comme par une même explosion. C’est par là que débute l’histoire de notre littérature, de notre civilisation, comme celle des autres littératures et des autres civilisations de l’Europe. C’est là qu’il faut animer. Un grand fait domine toute la période que nous allons traverser ; ce fait c’est la transformation du monde ancien, impérial, romain, païen, qui devient le monde nouveau, féodal et chrétien. Cette transformation est un des spectacles les plus intéressans que l’historien puisse contempler. Or, cette transformation ne s’est pas accomplie en un jour ; le monde moderne n’est pas venu se mettre à la place du monde ancien comme on met une statue sur un piédestal à la place d’une autre statue. Tout s’est fait, tantôt par lutte tantôt par fusion, souvent par des oscillations et des retours, par des compromis et des amalgames ; et il ne faut pas croire que l’ancien monde, remplacé par le nouveau, ne lui ait rien laissé ; au contraire, les vestiges de l’ancien monde sont restées au sein de l’époque qui a suivi, et c’est ce qui lui a donné cette physionomie si diverse, cette organisation si complexe, cette apparence si bariolée, qu’on remarque dans tous les produits de la civilisation, de l’art, de la littérature au moyen-âge, et qui est inexplicable sans les antécédens qui l’ont produite. Au reste, cet aspect bizarre du moyen-âge n’a pas complètement disparu, même dans les temps